Afghanistan

Afghanistan

La situation en Afghanistan est l’héritière d’une longue suite d’événements historiques aux composantes complexes, dont les principaux sont :

  • L’antagonisme historique entre ethnies afghanes. L’une d’entre elles, l’ethnie Pachtoune est la plus importante et s’étend à cheval sur la frontière afghano­pakistanaise. En 1893, afin de démarquer l’Afghanistan des Indes britanniques, et de diviser la puissante ethnie pachtoune, Sir Mortimer Durand propose de tracer une ligne de séparation entre les deux entités. Longue de 2430 km, elle est connue sous le nom de ligne Durand et n’a jamais vraiment acceptée par l’Afghanistan. Elle nourrit les antagonismes avec le Pakistan, qui s’oppose à la création d’un Pachtounistan(1), qui le priverait d’une partie de son territoire. Devant la détermination afghane de remettre en cause la ligne Durand, le Pakistan ferme la frontière entre août 1961 et mai 1963, poussant ainsi l’Afghanistan à se rapprocher de l’Union Soviétique.
  • L’intervention soviétique, en décembre 1979, qui ne fait que refléter l’instabilité endémique et croissante en Afghanistan. L’Union Soviétique, alors préoccupée à maintenir autour de son territoire une « zone tampon » stable est à la fois préoccupée par l’agitation en Afghanistan même et par la montée de la pression islamiste dans le Caucase, qui est endémique dans les républiques méridionales de l’URSS depuis les années 20. Afin de faire barrage à la montée de l’islamisme — notamment avec l’arrivée de Khomeiny au pouvoir en Iran ­l’URSS encourage et soutient un régime communiste en Afghanistan. L’intervention soviétique ne fait que généraliser une opposition armée, qui existait déjà dès la destitution du roi, qui encourage une aide internationale pour la formation de guérilleros ou « combattants de la liberté ». Outre le Pakistan et les Etats-Unis, dont l’aide est principalement dirigée sur les mouvements sunnites majoritaires, l’Iran appuie les mouvements de guérilla chiites.
  • Les années de lutte contre le pouvoir central et le caractère particulier de la topographie de l’Afghanistan ont conduit à une accentuation du rôle des potentats locaux et a stimulé le développement de systèmes sociaux et économiques locaux, limités par la géographie ou par l’extension ethnique. Durant l’occupation soviétique, le pouvoir a concentré son pouvoir sur les grands axes routiers et les principaux centres urbains, abandonnant à leur sort les zones rurales et de montagne. Dans ces zones reculées et quasi-désertiques, où l’irrigation fait souvent défaut, la culture du pavot — déjà endémique dans cette région du monde — s’est rapidement imposée comme principale source de revenus, renforçant ainsi le pouvoir des potentats locaux et leur résistance face au pouvoir central.
Groupes de résistance en Afghanistan (2010)
Groupes de résistance en Afghanistan (2010)

 

  • L’Opération Enduring Freedom (OEF), lancée le 7 octobre 2001 par les Etats-Unis, en réaction aux événements du 11 septembre 2001 a constitué un stimulant pour les mouvements de résistance et mouvements islamistes de toute la région. Le fait que les Taliban aient hébergé Oussama ben Laden avant octobre 2001 ne signifie nullement qu’ils partageaient les mêmes objectifs ! Bien au contraire. Mais par ailleurs, il était inconcevable que les Taliban livrent à un pays chrétien un musulman qui combattait pour la défense de la Foi, même si ses méthodes étaient répréhensibles.(2) Cette intervention était d’autant plus malheureuse que le lien de responsabilité entre le régime des Taliban et l’attentat du «9/11 » n’a jamais pu être établie. Ainsi, elle a créé une dynamique de résistance légitime tout à fait comparable à celle qui s’est opposée aux Soviétiques vingt ans plus tôt, et a contribué à consolider la notion de 1 djihad au sein des mouvements islamistes radicaux. Plus largement, la question de l’attaque d’un Etat en réponse à une attaque terroriste commise par des individus isolés et qui plus est ne sont pas ressortissants de ce pays pose évidemment la question de la légitimité d’une intervention. L’OEF a alimenté la perception d’un Occident en lutte contre l’Islam et a encouragé le recrutement de moudjahiddin.
  • L’ambiguïté qui entoure l’ISAF, la mission de maintien de la paix conduite par l’OTAN(3). Elle a repris progressivement les secteurs d’engagement de l’OEF, mène des opérations de combat aux côtés des forces de l’OEF — dont elle bénéficie de l’appui aérien — et incorpore plus de 10 000 militaires américains directement transférés de l’OEF. Pour ajouter à l’ambiguïté, l’ISAF est conduite par un Américain (2007). Cette proximité entre les deux missions tend à créer la confusion dans les esprits afghans et des Taliban, qui s’attaquent indistinctement aux forces de l’OEF et de l’ISAF. L’ISAF perd ainsi la crédibilité nécessaire à la pacification et une reconstruction du pays.

L’action militaire occidentale en Afghanistan n’a que peu de chance de succès, en raison de sa conception même. La proximité, pour ne pas dire la convergence entre l’action de l’ISAF et celle des forces américaines a enlevé toute légitimité à la présence occidentale au sein d’une grande partie de la population afghane. L’action occidentale s’est enfermée dans une confusion entre la stabilité du pays et la lutte contre le terrorisme international, qui a pour centre le soutien à un gouvernement qui n’a pas acquis de légitimité populaire.

L’ambiguité de la présence occidentale est illustrée par des actions aux objectifs certes nobles — comme la promotion de la femme — mais qui touchent le coeur de la culture afghane et dont la priorité est mal comprise dans les populations locales et interprétée — probablement à juste titre — comme une volonté de transformer leur société. Or, une telle transformation ne saurait être sans conséquences sur la manière dont est compris et pratiqué l’Islam dans cette partie du monde, ce qui place ces populations sans ambiguïté dans la situation d’un ► djihad.

Les Provincial Reconstruction Teams (PRT)

Le concept des Provincial Reconstruction Teams (PRT) est un autre exemple de stratégie mal choisie. Initialement établie par les forces américaines engagées dans l’Opération Enduring Freedom, pour la lutte contre les ►Taliban et les réseaux ► Al-Qaïda » en Afghanistan, l’idée même des PRT vient des expériences effectuées au Vietnam. Il s’agit de valoriser un succès militaire (retrait des Taliban) en mettant rapidement en place des foyers de développement dans les zones « libérées », afin d’empêcher l’influence des Taliban et autres mouvements islamistes, voire criminels. Les PRT sont ainsi une réponse conceptuelle à la notion de guérilla : il s’agit de transformer des gains tactiques en succès stratégiques. Concrètement, les PRT sont des structures civilo-militaires capables d’initier un processus de développement tout en assurant leur propre sécurité dans un environnement de fraîchement « pacifié ».

Le concept de PRT a été lancé officiellement le 21 novembre 2002 et le premier site a été installé par les Etats-Unis à Gardez le l’ février 2003. Il a été suivi de 24 autres PRT (juillet 2006), la plupart établis par l’OTAN dès 2003.

Si l’idée de mettre en place des PRT par les forces américaines se justifiait dans des zones guerre, l’adoption du même concept par l’OTAN dans des zones encore pacifiques était discutable :

  • Le PRT est un concept destiné à la transition d’une situation de guerre / combat vers une situation de paix. Il s’agit de convertir un avantage militaire tactique en une amélioration au sein même des populations « libérées ». Ainsi, il était logique — et habile — de la part des Etats-Unis d’installer des PRT dans leur zone d’opérations militaires contre les Taliban. Lorsque l’OTAN a repris la mission de l’ISAF de Union Européenne, elle a repris assez machinalement l’idée de PRT. Cependant, les tâches de l’ISAF étaient — au moins au début ­distinctes de celles de l’OEF et n’étaient pas orientées a priori sur le combat(4). Pour des raisons de politique intérieure de ses pays membres, l’ISAF s’est déployée initialement dans des zones calmes où la nécessité des PRT n’était pas avérée, d’autant que les organisations humanitaires travaillaient dans ces zones depuis plusieurs années sans problèmes majeurs. Ainsi, la création de PRT par l’OTAN s’est traduite par la militarisation d’une présence civile qui se déroulait déjà dans le calme, accentuant ainsi le sentiment d’occupation étrangère auprès des populations locales.
  • Les PRT, comme instrument « civil de combat » se justifie si le développement et/ou la situation humanitaire au niveau local sont des enjeux pour la population locale. Or, en Afghanistan, pour les populations rurales et islamistes, c’est plutôt la présence occidentale qui constitue le problème, davantage que le développement lui-même. Par conséquent, dans cette situation les PRT, qui ont amené des militaires dans des zones qui n’en avaient pas besoin, n’ont pas apporté le gain stratégique nécessaire pour lutter contre la guérilla.
Camps d'entraînement de Moudjahidin en Afghanistan (-> 10.2001)
Les diverses bases « terroristes » inventoriées par les services de renseignements occidentaux préparaient essentiellement des combattants pour des actions de guérilla, par exemple pour le Jammu-Cachemire, mais pas pour des actions terroristes en milieu urbain occidental ou des actions analogues à celles du 11 septembre 2001. Cette nuance prendra toute sa dimension lorsque les Américains tenteront d’extraire des informations des combattants incarcérés à Guantanamo, qui n’ont pu fournir que très peu d’informations sur les réseaux djihadistes gui menacent l’Occident. [Sources : Presse, sources officielles américaines]
Afghanistan - Insécurité en Afghanistan (2003-2014)
Zones d’insécurité en Afghanistan. L’intervention occidentale — et notamment la proximité stratégique entre la mission de l’OTAN et l’opération Enduring Freedom — a stimulé l’insécurité en Afghanistan. C’est la conception même de ces opérations qui est à l’origine de la dégradation de la situation. [Sources : UN Assistance Mission in Afghanistan, The Economist (01.2008), United Kingdom Foreign and Commonwealth Office (juillet 2014)
  • En Afghanistan, l’activité des PRT, qui devrait essentiellement se concentrer sur des projets de développement locaux, se concentre largement sur des activités humanitaires. Or, pour être crédibles, celles-ci doivent être impartiales, neutres et s’adresser à toutes les parties. Or, par leur nature, les PRT ne peuvent que difficilement être neutre et impartiaux dans l’attribution de leur aide.

Ainsi, paradoxalement, si les PRT américains établis dans un contexte de combat avaient un effet stabilisant, ceux établis par l’OTAN dans un contexte de maintien de la paix ont un effet déstabilisant et ont contribué à accentuer l’insécurité dans le pays. La question n’est pas — comme elle est trop souvent comprise au sein de l’OTAN — de savoir si les PRT « fonctionnent bien », mais bien plutôt de se demander si l’idée même est pertinente.

Mouvements armés

Depuis la tentative d’imposer un régime communiste dans les années 70, les Afghans se sont organisés en mouvements et groupes armés, animés de motivations diverses. Ces groupes se répartissent en deux catégories principales : les groupes à vocation politique (et religieuse) et les groupes à vocation économique (« seigneurs de la guerre »). Ces deux catégories ne sont pas complètement cloisonnées et se superposent géographiquement. Si les premiers sont les principaux vecteurs de violence contre l’occupant occidental, les seconds — dont l’enjeu reste les revenus du commerce de l’opium — restent très actifs et s’allient dans des coalitions temporaires dès lors que les forces occidentales tentent de s’attaquer aux zones de production.

Il en résulte que ceux que l’on surnomme communément « Taliban » regroupent en fait plusieurs catégories de combattants :

  • Les ► Taliban, qui sont un mouvement religieux à vocation politique, qui sont ­en dépit de la rudesse de leur autorité entre 1996 et 2001 — assez largement respectés au sein de la population afghane pour avoir ramené l’ordre dans le chaos meurtrier des affrontements entre milices rivales dans Kaboul.
  • Les milices de partis politiques rivaux (► Hezb-i-Islami, ► Jabha-i-Najat-i-Milli Afghanistan, etc.) unies — temporairement — contre les forces d’occupation occidentales.
  • Les milices tribales à caractère très local, avec des intérêts très centrés sur la communauté, souvent opposées à des tribus rivales, mais opportunément unies contre la présence occidentale.
  • Les milices de résistance, unies autour de personnalités charismatiques, comme la famille Haqqani, dont la vocation et la raison d’être est le refoulement de la présence occidentales.
  • Les bandes armées — sorte de grand banditisme — qui restent très minoritaires, main constituent une menace permanente et concrète sur les occidentaux.

Mouvements pachtounes

Harakat-i-Inqilab-i-Islami (Mouvement Révolutionnaire Islamique) de Maulawi Mohammad Nabi Mohammadi.
Hezb-i-Islami-Hekmatyar (Parti Islamique — Faction Hekmatyar) de ► Gulbuddin Hekmatyar.
Hezb-i-Islami-Khalis (Parti Islamique — Faction Khalis) de Younis Khalis.
Ittidad i-Islami Baraï Azadi Afghanistan (Alliance Islamique pour la Libération de l’Afghanistan) d’ ► Abdul Rasul Sayyaf
Jabha-i-Najat-i-Milli (Front de Libération Nationale) de Sibghatullah Mujaddedi
Mahaz-i-Milli-Islami (Front National Islamique), de Pir Sayyed Ahmad Gailani

Mouvements sunnites

Brigade 055
►Ahl as-Sunnah wal-Jamaah, petit groupe de sunnites iraniens basé à Herat et en lutte contre le régime de Téhéran. Son statut n’est pas connu.
Lashkar Fedayan-e-Islami
Hezbi e-Illahi
Jamiat i-Islami
Lashkar-e-Jhangvi
Sipah-e-Islami
Sipah-i-Sahaba Pakistan (SSP)
Taliban

Mouvements chiites

Les mouvements chiites afghans sont essentiellement représentés dans la région du Hazarajat. Depuis la guerre contre les Soviétiques, les mouvements chiites hazâra sont certes opposés aux mouvements sunnites, mais également aux tentatives d’emprise iranienne dans la région. L’action iranienne dans cette région de l’Afghanistan a d’ailleurs souvent eu pour objet de soutien de l’un ou l’autre des groupes chiites contre les autres groupes chiites. Bien que la plupart des chefs actuels de ces groupes soient issus de la politique de Khomeiny, et malgré le fait qu’un dialogue subsiste entre l’Iran et groupes afghans, il n’y a pas de relation de loyauté entre les uns et les autres. Les rumeurs qui prêtent à l’Iran l’intention d’utiliser ces groupes pour lutter contre les Occidentaux en s’alliant avec les Taliban sont totalement spéculatives. Ce qui n’exclut d’ailleurs pas que plusieurs de ces groupes chiites ont des contacts avec les Taliban.

Harakat-i-Islami (Mouvement Islamique) de Sheikh Mohammad Asef Mohseni.
Hezb-i-Wahdat e-Islami (Parti de l’Unité Islamique), qui est initialement un regroupement de neuf groupes chiites, créé en 1990.
Shura-ji-Inqilab-e-Ittefaq-e-Islami (Conseil de la Révolution Islamique) de Sayyed Beheshti.
Sepah-e Pasdaran Enqelab-e Islami-e Afghanistan (Parti des Gardes de la Révolution Islamique d’Afghanistan)

Bibliographie choisie : Ali Ahmad Jalali & Lester W. Grau, Afghan Guerrilla Warfare, MBI Publishing Company, St Paul (MN), 2001 ; Hy S. Rothstein, Afghanistan & The Troubled Future of Unconventional Warfare, Naval Institute Press, Annapolis (MD), 2006.

(1)Alors que le Pachtounistan constitue une entité ethnique et culturelle historique, il n’en est pas tout à fait de même avec le Pakistan, qui est une création britannique, dont le nom même est un acronyme composé de la première lettre des diverses entités ethniques qui le composent — Punjab, Afghania (aujourd’hui Province de la Frontière Nord-Ouest), Kashmir, Iran, Sindh, Tukharistan — avec le suffixe « stan » (« pays » en Hindi et en Farsi), qui signifie « Pays des Paks » (Paks = les « Purs »).
(2)NdA : Par analogie, l’Italie devrait-elle intervenir militairement contre la France, qui refuse d’extrader Mme Marina Petrella (alias Virginia), condamnée à perpétuité par la Justice italienne pour assassinat ? (voir  Brigades Rouges)
(3)L’International Security Assistance Force (ISAF) a été établie par la résolution 1386 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, le 20 décembre 2001. Elle a été conduite dans un premier temps par l’Union Européenne, puis, dès le 11 août 2003, par l’OTAN.
(4)Même si son mandat donné par les Nations Unies s’inscrivait dans le cadre du chapitre VII de la Charte de l’ONU, à savoir l’imposition de la paix.

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