Black Block

Black Block

Autre orthographe :
Black Bloc

Le Black Block n’est ni une structure, ni une organisation, ni un réseau, ni une idéologie, mais une fonctionnalité au sein d’une manifestation. Cette fonctionnalité est exécutée par un groupe de personnes rassemblées temporairement pour cette occasion, et associée à une stratégie d’action précise.

Située aux confins de l’« incivilité », de la guérilla urbaine et du terrorisme, la stratégie du Black Block a ses origines dans les manifestations des groupes autonomes des années 80 en Allemagne. C’est lors de la manifestation contre le sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) à Seattle (30 novembre 1999), que la stratégie du Black Block est arrivée à maturité. Elle s’est alors développée et a accompagné tous les grands rendez-vous de l’économie mondiale (G8, OMC, etc.)

L’appartenance de certains de ses théoriciens au mouvement « Eugene » créé aux Etats-Unis par Colin Clyde et ► John Zerzan tend à faire assimiler le Black Block à un phénomène anarchiste. Toutefois, ses partisans se recrutent parmi les divers mouvements d’extrême gauche, autonomes, écologistes ou anarchistes, et se défendent de représenter une idéologie particulière. En fait, ils constituent davantage un assemblage de « mercenaires » provenant des divers mouvements anti-mondialisation prêts à fonctionner comme groupe « de choc » au profit de l’ensemble de la manifestation. L’expérience montre que certains membres des Black Block sont simplement des jeunes en mal d’action, mais sans réelle idéologie politique, parfois même engagés professionnellement dans les institutions qu’ils combattent.

La vraie dimension asymétrique du Black Block est qu’il sert principalement les intérêts politiques d’autres mouvements qui revendiquent des méthodes pacifistes, et exploitent ainsi les « brutalités policières » provoquées par les « mercenaires » du Black Block. Ces derniers — souvent désignés commandos ou brigadistas — en effet, se « sacrifient » pour disloquer le dispositif policier et provoquer des brutalités policières indiscriminées. Les manifestants « pacifiques » peuvent ainsi être victimisés. Brutalité et mondialisation peuvent ainsi être associées et discréditer l’action du gouvernement. Ceci explique pourquoi même les composantes « pacifistes » du mouvement contre la mondialisation acceptent et soutiennent le rôle du Black Block.

Un autre aspect est que la littérature associée aux Black Block fait apparaître les hiérarchies comme une forme de violence contre l’individu. Ainsi, le Black Block, qui fonctionne sans système hiérarchique est considéré comme fondamentalement pacifiste.

Stratégie

Les formes d’action du Black Block changent de cas en cas, mais suivent une stratégie générale axée sur la création d’un esprit de solidarité, contre la répression policière, en créant une situation chaotique, qui sert de tremplin à la protestation. Par la provocation et une grande mobilité tactique, ils cherchent à briser la cohésion des forces de police et à les entraîner dans des affrontements qui permettent au « gros de la manifestation » de se développer. Utilisant parfois — et même souvent — la violence, la destruction et le saccage, parfois la violence verbale et la menace de violence, la stratégie change selon les lieux et les participants.

La stratégie de fond des Black Block est à la fois de montrer l’incapacité du pouvoir et des autorités en place à gérer une situation de crise et de pousser les forces de l’ordre dans un processus d’escalade de la violence.

Ce mécanisme se met en place à partir de manifestations pacifique/pacifistes qui doivent donner la légitimité aux manifestants. Le Black Block intervient dans une seconde phase pour révéler l’incapacité et la violence oppressive des autorités.

Préparation des opérations

La planification et la conduite stratégique des Black Blocks est assurée à travers les chat-rooms sur Internet. Le regroupement des équipes et la stratégie sont discutées et fixées quelques heures avant l’action. Lors du sommet du G8 à Gènes, les tentatives de la police italienne de pénétrer les « chat-rooms » sous le pseudonyme de « Crudelia » afin d’intercepter les plans des « Black Blocks » ont été rapidement identifiées et immédiatement publiées sur le net, avec de fausses informations destinées à les induire en erreur. L’Internet est également utilisé à des fins de manipulation ou de propagande. Peu après les violentes manifestations de Gènes, la photo du jeune Carlo Giuliani, tué par un carabinier est immédiatement mise sur le net, avec un film des événements.

Opérations

Les opérations des Black Block sont généralement conçues sur le principe de « l’essaim » (« swarm »). Il s’agit, à partir d’individus ou de très petits groupes disséminés dans une foule ou dans un secteur donné, de créer très rapidement des concentrations fugaces capables de générer des pôles de violence avec une supériorité temporaire face aux forces de l’ordre.

Une variante plus développée du « swarming » a été développée dans les opérations de type « rhizome », qui ont la capacité de générer plusieurs pôles de violence disséminés sur plusieurs sites, mais dans le cadre d’une même opération. Le « rhizome » est basé sur de petits noyaux (« nodes ») indépendants, reliés entre eux de manière non-hiérarchique.

Les opérations du Black Block n’ont pas d’objectif matériel ou territorial autres que le déploiement de la violence. Afin de symboliser son succès le Black Block établit des « Zones Autonomes Temporaires » (ZAT), éphémères et qui permettent simplement aux manifestants de matérialiser un objectif, même si elles ont une valeur plus symbolique que territoriale. La simple destruction ou saccage d’un magasin peut constituer un ZAT.

Les quatre principes de combat en rhizome sont clairement définis :

  • Indépendance des noyaux les uns par rapport aux autres d’une part pour des raisons opérationnelles (les actions de chaque noyau n’impliquent pas et ne mettent pas en danger une structure centrale) et pour des raisons philosophiques (la hiérarchie est de manière inhérente génératrice de violence).
  • Interaction : les structures hiérarchiques perdent trop d’énergie à filtrer et canaliser l’information, ce qui en ralentit le flux. La hiérarchie est donc remplacée par l’interaction où l’action prime le flux d’information, avec l’idée que l’échange d’information informel par l’action permet une réaction plus rapide que dans les systèmes structurés.
  • « Source Ouverte » : l’échange d’information dans un réseau rhizomique s’effectue de manière horizontale et indiscriminée, conséquence du principe d’ interaction.
  • Pas de dépendance envers l’espace et le temps, considérée comme une des caractéristiques du combat « hiérarchisé ».

Tactique

Sur le terrain, la doctrine Black Block préconise l’engagement de petites cellules de 5-20 personnes, qui, généralement, se connaissent et coordonnent leur présence et leur stratégie opérationnelle avant l’action. L’action tactique est décidée sur place quelques minutes avant le déclenchement de la manifestation. Masqués et vêtus de noir, les « membres » du Black Block défilent avec drapeaux (noirs) et tambours, non sans rappeler des armées d’un autre temps. Leur présence au sein de la manifestation principale est organisée de manière théâtrale et méthodique. A Gènes, le Black Block était inséré dans la manifestation principale et entouré par des membres du Bloc Rose (Pink Bloc) qui fournissait pour l’occasion un groupe de « Tactical Frivolity », dont la fonction est de faire diversion et de favoriser la sortie et l’entrée du Black Block dans le cortège. Le Black Block ne fait qu’initier le chaos, puis se retire rapidement dès que la situation dégénère, laissant les autres membres de la manifestation aux prises avec les forces de l’ordre. Leurs actions sont enregistrées sur vidéo, afin d’étudier et d’améliorer les tactiques.

Acteurs

Par définition, les acteurs du Black Block sont dispersés et leur force réside dans leur atomisation. Certaines organisations cependant jouent un rôle moteur dans l’organisation et la planification des Black Block :

  • Direct Action Network (DAN), basée à San Francisco (Etats-Unis), il assure la coordination des activités dans les manifestations pour l’Amérique du Nord. Il a fait ses premières armes lors des manifestations de Seattle, en 1999. DAN dispose d’offices dans la plupart des états américains.
  • Ruckus Society, basée à Oakland, en Californie, est spécialisée dans la formation à la résistance active dans divers environnements stratégiques (lutte anti-mondialiste, écologiste, antinucléaire, etc.) Elle met l’accent sur l’action non-violente. Elle offre des stages de formation pour « combattants écologistes » dans les domaines suivants : action directe non-violente, reconnaissance, planification et coordination, techniques d’escalade, blocus, moyens d’action directe électronique, construction de banderoles, etc.
  • Black Army Fraction, qui se veut anarchiste et dont la plupart des membres viennent de la ville d’Eugene (Oregon), ville de John Zerzan. Elle s’attaque aux symboles du capitalisme.
  • Reclaim The Streets (RTS), une organisation basée en Grande-Bretagne, qui prône l’action directe pour une « révolution socio-écologique globale et locale ». RTS est présent dans tous les grands événements internationaux et organise des désordres urbains. RTS a notamment organisé la manifestation de juin 1999 à Londres qui a fait 42 manifestants blessés et des dégâts pour environ un million de livres. L’action a été accompagnée de quelque 10 000 cyber-attaques contre des entreprises.
  • Action Mondiale des Peuples (AMP) ou People’s Global Action (PGA) veut promouvoir des « structures d’échanges pour les mouvances anti-autoritaires et anticapitalistes ». Il s’inspire de la lutte zapatiste au Mexique et organise des contre-événements souvent spectaculaires.

Lien externe: interview de Jacques Baud par la Radio Télévision Suisse (RTS)/Forum (13.12.2014) “Quelles étaient les motivations des casseurs qui ont sévi dans les rues de Zurich?” (Reclaim The Streets (RTS) à Zurich)