Brigades Rouges (BR)

Brigades Rouges (BR)(Italie) (Brigate Rosse) Mouvement d’extrême-gauche fondé en 1970 en Italie, et considéré comme dissout depuis 1988. En tout, les BR sont responsables de 72 des 128 homicides causés par l’extrémisme de gauche italien entre 1976 et 1982. Ses actions les plus spectaculaires sont les enlèvements du premier ministre Aldo Moro (16 mars — 9 mai 1978) et du général américain James L. Dozier (17 décembre 1981 — 28 janvier 1982).

Ces deux événements ont brutalement secoué les appareils politiques et policiers italiens, stimulé une restructuration des services de renseignements et de police pour la lutte contre le terrorisme et l’emploi de techniques nouvelles, comme l’usage des « repentis ». Entre 1978 et 1983, la réaction du gouvernement se renforce et 3 287 militants de mouvements terroristes de gauche sont arrêtés. L’arrestation des derniers activistes de l’organisation, en avril 1988, marque la fin officielle des Brigades Rouges.

Une nouvelle génération des BR opère en Italie depuis 1999 en coopération avec divers autres mouvements terroristes aux actions sporadiques.

Historique

Les Brigades Rouges ont leur origine dans les troubles sociaux qui agitent les milieux de la métallurgie entre 1966 et 1968 avec des grèves, des émeutes et des actes de violence urbaine dans les grandes villes italiennes. Le Parti Communiste Italien (PCI) et les syndicats, qui sont à l’origine des actions de revendications sont rapidement dépassés. De nouvelles structures à vocation révolutionnaire et pour l’autonomie ouvrière se créent dans les entreprises, les Comités Unitaires de Base (Comitati Unitari di Base — CUB). Elles sont suivies de mouvements plus radicaux encore, comme le ► Potere Operaio (Potop).

Le besoin de coordonner ces différents groupes révolutionnaires ouvriers disparates aboutit à la création, en automne 1969, du Collectif Politique Métropolitain (Collettivo Politico Metropolitano — CPM), qui rassemble des ouvriers et cadres inférieurs de SIT Siemens et Pirelli et des intellectuels provenant de la petite bourgeoisie. Ont y trouve des intellectuels de l’Université Libre de Trente — comme Renato Curcio, Margherita Cagol (« Mara ») et Semeria — de Reggio Emilia — comme Alberto Franceschini, Gallinari, Ognibene, Parolli et Pelli — le plus souvent issus des organisations de jeunesse du PCI. C’est en revendiquant une action violente du CPM, le 17 septembre 1970, que les BR se manifestent pour la première fois. Le CPM donne naissance au mouvement Gauche Prolétarienne (Sinistra Proletaria) qui forme la première Brigade Rouge (BR) en novembre 1970 dans l’usine Pirelli de Milan.

Dans une première phase, entre 1970 et 1973, les BR s’engagent dans une campagne de propagande armée centrée sur les grands centres industriels de Milan et Turin. Cette phase permet la création des Brigades Rouges entre novembre 1970 et mai 1972 principalement à partir d’éléments du CPM, mais également du Potop, et des Groupes d’Action Partisane (Gruppi d’Azione Partigiana — GAP).(1)

Le 2 mai 1972, une confrontation avec les forces de police conduit à l’arrestation de plusieurs militants et marque le début de la clandestinité des BR. Dès août-septembre 1972, les BR sont organisées selon le modèle des Tupamaros en Uruguay et opèrent au moyen de « colonnes » (alors à Turin et à Milan) composées de « brigades » implantées dans les usines et dans les quartiers. On différencie les forces « régulières » (composées de militants clandestins avec une forte imprégnation politique) et les forces « irrégulières » (composées de militants occasionnels semi-clandestins et apportant un soutien concret à l’organisation révolutionnaire).

Dès 1973, profitant des troubles sociaux récurrents, les BR entament une phase d’offensive révolutionnaire. Les Noyaux Armés Prolétaires (Nuclei Amati Proletari — NAP) se créent dans les prisons et participent à l’élan révolutionnaire.

En automne 1973, au niveau opératif, on distingue trois axes d’action (fronts) : le front des grandes entreprises, le front contre les forces contre-révolutionnaires (l’Etat) et le front logistique. A Milan, se crée au sein de SIT Siemens les Noyaux Ouvriers de Résistance Armée (Nuclei Operai di Resistenza Armata — NORA) avec une capacité opérationnelle autonome.

Le mouvement se généralise et en février 1974 la phase de propagande armée est considérée comme terminée et passe à une phase d’attaque de l’Etat.

Le 8 septembre 1974, grâce à un agent infiltré dans l’organisation (Silvano Giorotto alias « Frère Mitra ») les Carabiniers — alors sous les ordres du général Carlo Dalla Chiesa — arrêtent deux chefs historique des BR : Renato Curcio et Alberto Franceschini.

Brigades Rouges (BR)_Axes de la subversion d'extreme gauche en Italie (1968-1969)

Sous la conduite de leur nouveau chef, Mario Moretti, les BR se restructurent. Le front des grandes entreprises est intégré dans le front de la lutte contre les forces contre-révolutionnaires, qui est lui-même réorganisé.

Brigades Rouges (BR)_Structure des Brigades Rouges (1976)

Dès le début, la rupture entre les mouvements révolutionnaires et la gauche institutionnelle (« gauche du capital ») — notamment le Parti Communiste Italien (PCI) — considérée comme faisant le jeu de l’« Etat impérialiste des multinationales » se creuse. Les mouvements révolutionnaires s’appuient de plus en plus sur les mouvements de jeunesse et se diversifient avec le risque de perdre toute cohérence stratégique. La tendance de l’autonomie ouvrière s’écarte de la lutte révolutionnaire, qui est maintenue par les BR. L’autonomie ouvrière disparaît peu après son congrès de Bologne en octobre 1977 et tente un changement de stratégie en créant le groupe « Action Révolutionnaire ».(2)

Le 16 février 1978, Aldo Moro, Président du Conseil, est enlevé. Son cadavre sera retrouvé le 9 mai dans une voiture stationnée à mi-chemin entre les bâtiments des directions de la Démocratie-Chrétienne et du PCI. L’action vise essentiellement le « compromis historique » entre les deux formations politiques, dont le but est un assainissement de la situation économique en 5 ans.

Au plan opératif, les BR encouragent la « guérilla diffuse », menée par des groupes autonomes. Mal coordonnés et souvent mal organisés, ils sont relativement facilement combattus par les forces de sécurité. A la fin 1979, les BR restent les seules entités qui mènent encore la lutte armée. Elles établissent des contacts avec la Sardaigne, avec le projet d’y établir une colonne.

L’assassinat du syndicaliste Guido Rossa marque un tournant dans l’histoire des BR. L’extrême-gauche traditionnelle, jusqu’alors relativement neutre à l’égard du mouvement, prend clairement position contre les BR. Le 21 février 1980, l’arrestation du chef de la colonne ► Patrizio Peci marque le début du « phénomène des repentis », qui permettra au gouvernement de vaincre le terrorisme.

A la fin 1980, les dissensions internes augmentent au sein des Brigades Rouges :

  • La Colonne Walter Alasia de Milan, après avoir publié un document critique sur l’évolution des BR en juillet et mené divers attentats de manière autonome, est la première à être expulsée et à quitter les BR(3) en septembre.
  • La colonne napolitaine (« Fronte delle Carceri ») quitte les BR en automne
  • La colonne vénitienne se scinde en deux : le courant majoritaire — fidèle aux BR — prend la désignation de Colonne Anna Maria Ludman, tandis que le courant minoritaire donnera naissance à la Colonne du 2 Août en novembre 1981

Les dissidents se réunissent en une première organisation plus dynamique, le Parti de la Guérilla (Partito della Guerriglia). Puis, le 16 décembre 1981, la Colonne du 2 Août, la colonne de Turin et une partie de la colonne romaine, forment les BR­Parti Guérilla du Prolétariat Métropolitain (BR — Partito Guerriglia del Proletariato Metropolitano — BR-PGPM), dirigées par Giovanni Senzani. Les BR­PGPM prônent la « guerre sociale totale » et sont influencées par Prima Linea et les théories de Toni Negri.

Le courant majoritaire des BR adopte une nouvelle dénomination afin de se distinguer des BR — PGPM, et devient les Brigades Rouges pour la Construction du Parti Communiste Combattant (BR-PCC), dirigées par Barbara Balzerani, Antonio Savasta, Enzo Calvitti et Dario Faccio.

En 1981, les BR-PCC entreprennent de revoir leur stratégie, mais restent partagées sur l’option stratégique de constituer un mouvement armé qui se situe à l’avant-garde d’un parti politique, ou sur la stratégie déjà appliquée des groupes de combat. Afin de reprendre l’initiative, la Colonne Anna Maria Ludman organise l’enlèvement du général américain James Lee Dozier. L’offensive des forces de l’ordre qui en résulte, décime l’organisation, et la contraint d’effectuer une « retraite stratégique » dès 1982.

Suit alors une phase de débat au sein des BR-PCC, marquée par deux tendances :

  • La « première position » qui est favorable à la poursuite du processus révolutionnaire en portant la lutte au coeur même de l’Etat, comme cela a été fait avec Aldo Moro, à la poursuite de la guérilla. Compte tenu de la situation, elle prône la « retraite stratégique » afin de reconstituer ses forces et relancer le processus révolutionnaire. Cette position est représentée par les BR-PCC, qui s’inscrivent ainsi dans une continuité.
  • La « seconde position » qui prône une refonte de la stratégie et la poursuite de la lutte sous une forme moins aventuriste. Elle rejette la notion de « guerre populaire prolongée » et prône la lutte armée comme appui tactique à un processus politique révolutionnaire. Cette seconde position se détachera formellement en 1984 sous le nom d’Union des Communistes Combattants (Unione dei Comunisti Combattenti — UCC). L’UCC est dirigée par Francesco Maietta, Daniele Mennella et Fabio Ravalli, et disparaîtra en novembre 1987 avec l’arrestation de ses membres.

Les BR-PCC, qui ont une forte composante anti-impérialiste, se rapprochent de la Rote Armee Fraktion (RAF) allemande. En mars 1989, les deux organisations publient un document stratégique commun.

L’UCC établit des liens avec ► Action Directe (AD) en France et les ► Cellules Communistes Combattantes (CCC) belges.

En avril 1988, l’arrestation des chefs historiques des BR consacre la fin du mouvement, même si des éléments isolés assassinent le sénateur Demo-Chrétien Roberto Ruffilli. Les arrestations qui s’en suivirent en septembre 1988 affaiblissent considérablement l’organisation considérée alors comme démantelée. Les membres de l’organisation trouvent refuge en Europe, comme ► Marina Petrella, membre de la direction de la « Colonne Romaine ».

Les « Nouvelles » Brigades Rouges

En 1992, apparaît une nouvelle organisation, les Noyaux Communistes Combattants pour la Construction du Parti Communiste Combattant (Nuclei Comunisti Combattenti per la Costruzione del Partito Comunista Combattente NCC) qui se pose comme héritier des BR-PCC. Les NCC se rendent responsables de plusieurs attentats entre 1992 et 1997, dont le plus marquant est celui contre le « NATO Defence College » (10 janvier 1994).

Les BR-PCC en 1993 réapparaissent brutalement avec l’attentat contre la base aérienne américaine d’Aviano (2 septembre 1993). Suivront des attentats divers d’importance variable, comme les menaces de mort contre l’avocat Carlo Taomina (revendiquées par la « colonne romaine » des BR-PCC) (2 février 2000) et l’assassinat de Marco Biagi consultant au Ministère du Travail (19 mars 2002).

En 1995 apparaît une organisation particulièrement active, les Noyaux Territoriaux Anti-impérialistes (Nuclei Territoriali Antimperialisti — NTA) qui se situent eux-aussi dans le prolongement de l’action des Brigades Rouges et appuient les activités des BR-PCC et des NCC. Leurs attentats visent généralement des cibles matérielles tandis que ses revendications sont fréquemment conjointes avec les BR-PCC ou même signées NTA-PCC indiquant une collaboration assez proche entre les deux organisations. C’est par exemple le cas de l’assassinat de Massimo D’Antona, conseiller du ministre du Travail (20 mai 1999).(4) Quelques cellules des NTA sont identifiées : « Barabara Kilster » « Brigata. Sergio Spazzali-Pino » « Carlo Pulcini ».

D’autres groupes apparaissent et se manifestent de manière sporadique, comme les Groupes Partisans pour le Sabotage (Gruppi Partigiani per il Sabotaggio — GPS), qui est brièvement actif à la fin 1999, puis disparaît. En 2000, surgissent les Noyaux d’Initiative Prolétarienne Révolutionnaire (Nuclei di Iniziativa Proletaria Rivoluzionaria — NIPR), qui commettent un attentat à la bombe en 2001 contre le siège de l’Institut pour les Affaires Internationales à Rome, institut déjà en ligne de mire des Brigades Rouges à l’époque de l’enlèvement d’Aldo Moro. Tandis que la même année se manifeste le Noyau Prolétaire Révolutionnaire (Nucleo Proletario Rivoluzionario – NPR) qui opère essentiellement à Milan. Il revendique l’attentat du 6 juillet 2000 devant le siège du syndicat CISL, faisant référence à l’assassinat de Massimo d’Antona et au « Pacte de Milan », un accord syndical, auquel travaille également Marco Biagi, qui sera assassiné deux ans plus tard.

Les nouvelles BR sont alimentées par des brigadistes « dormants », restés inactifs depuis la fin des « anciennes » BR, par des brigadistes incarcérés, puis relâchés et par des fanatiques de la lutte révolutionnaire. En 2000, l’Italie détenait encore quelque 150 brigadistes, dont 81 restent considérés comme « irréductibles ».(5)

(1)Les Gruppi d’Azione Partigiana (GAP) tirent leur nom des groupes de résistance anti¬fascistes de la seconde guerre mondiale. Ils sont (re-)créés par l’éditeur millionnaire ► Giangiacomo Feltrinelli. Les GAP avaient constitué des structures illégales à Gènes, à Milan et à Turin. La mort de Feltrinelli, en 1972, par l’explosion de sa propre bombe, alors qu’il tentait de détruire un pylône électrique, conduit à la disparition des GAP.
(2)Action Révolutionnaire, inspiré par la ► Rote Armee Fraktion (RAF), se dissoudra en 1979 et ses membres se dispersent dans d’autres mouvements comme Prima Linea (PL) ou les Prolétaires Armés pour le Communisme (PAC), les Unités Communistes Combattantes (UCC), les Equipes Prolétariennes de Combat pour l’Armée de Libération Communiste (Squadre Proletarie di Combattimento per l’Esercito di Liberazione Comunista), les Noyaux Communistes Territoriaux (Nuclei Comunisti Territoriali — NCT) et les Détachements Communistes d’Attaque (Reparti Comunisti d’Atiaco — NCA).
(3)Elle poursuivra ses activités jusqu’en 1982, lorsque les arrestations mettront fin à l’existence et de l’organisation.
(4)La revendication de l’assassinat de Massimo d’Antona, formulée par la « Direction stratégique » a été écrite avec la même machine à écrire à tête rotative que les textes publiés par les BR quelque dix ans plus tôt (!) et permettent ainsi d’établir une relation de parenté entre les organisations. Certains avaient évoqué la possibilité que les « nouvelles » BR aient pu être une « copie » mise en scène par des nostalgiques de la lutte ouvrière. (Panorama, 10.02.2000)
(5)Panorama, 10.02.2000