Califat

(Global) Forme d’Etat mis en place par les successeurs de Mohammed, puis par les Ottomans entre 632 jusqu’ à son abolition par le fondateur de la Turquie moderne, Moustafa Kemal Atatürk, et 1924. Avec des variations, il a couvert le Proche et Moyen-Orient et le pourtour de la Méditerranée.
En 1991, le refus des Etats-Unis de quitter l’Arabie Saoudite à la demande du gouvernement saoudien après la première guerre du Golfe a été le déclencheur d’une lame de fond islamiste radicale initialement dirigée contre la présence américaine au Moyen-Orient. Elargies à des coalitions occidentales qui ont suivi aveuglément les Etats-Unis, les interventions en Afghanistan et en Irak ont non seulement augmenté le nombre des djihadistes, mais – plus important – leur ont donné une légitimité nouvelle, dans laquelle l’idée de la résurrection du Califat est apparue. Cette idée était, cependant, restée très limitée et souvent partie d’un « bruit de fond » rhétorique des mouvements islamistes, plutôt qu’un projet concret.

Le 29 juin 2014, l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) a publié une carte de sa vision pour l’établissement d’un Califat sur le pourtour de la Méditerranée. L’étude de cette carte permet plusieurs conclusions.

Califat

En premier lieu, il existe un projet, une vision. Même si la publication de cette carte a provoqué de multiples réactions au sein même de l’opposition islamiste syrienne et plus largement dans le monde musulman, elle indique qu’il existe une vision sur l’établissement même d’un califat. La nature de celui-ci, son horizon temporel, son leadership et sa structure restent des sujets de controverses et d’oppositions au sein même du mouvement djihadiste, et a fortiori au sein de la communauté musulmane. Néanmoins, cette représentation graphique confirme le discours de certains militants islamistes. Il est à noter que malgré les affirmations de pays comme les Etats-Unis aient brandi la menace de la création d’un Califat par « Al-Qaïda », les attentats terroristes islamistes des années 90 et qui ont culminé au 11 septembre 2001 n’avaient pas pour objectif d’instaurer un Califat, mais avant tout d’obtenir le retrait occidental primairement de l’Arabie Saoudite et secondairement des pays musulmans.

En deuxième lieu, il est intéressant de constater que si l’idée d’instaurer un Califat a déjà été évoquée à de nombreuses reprises par des islamistes à travers le monde, c’est la première fois qu’un groupe djihadiste précise sa pensée et lui donne corps à travers une carte relativement précise. Les évocations précédentes semblaient généralement beaucoup plus limitées dans l’espace, se limitant souvent à un seul pays voire une partie de celui-ci. Comme on pouvait déjà le discerner dans les déclarations de divers islamistes ces dernières années, son extension reste très proche de l’extension maximale du Califat des Omeyyades (entre le 8e et le 15e siècle) auquel est ajoutée l’extension de l’Empire Ottoman au 16e siècle. En clair, et même si une partie de l’Europe est incluse dans ce projet, il reste limité à restaurer la grandeur du passé et n’apparait pas comme un projet moderne et plus ambitieux. Même si d’autres cartes représentant un califat s’étendant sur l’ensemble de la planète ont circulé par la suite sur internet, la présente représentation tend à contredire les affirmations simplistes que l’on avait entendues peu après le 11 septembre 2011 – et largement répandues aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne – selon lesquelles des attentats étaient le prélude à un projet de conquête mondiale.

En troisième lieu, ses implications au niveau du remodelage des frontières au même sein du monde musulman – avec des conséquences économiques et politiques considérables – seront vraisemblablement ses limitations les plus immédiates. L’impératif d’avoir une vision commune comme précurseur au sein de la communauté musulmane (Ummah) pour la mise en place d’un tel projet semble déjà très compromis et constitue en soi un obstacle primordial, faisant de cette carte une vision de l’esprit. C’est sans doute l’un des facteurs qui a convaincu l’Arabie Saoudite et le Qatar – pourtant les promoteurs et financiers des divers « printemps arabes » – d’intervenir afin de lutter contre le développement incontrôlé de cette révolution sunnite.

La genèse du Califat

En juin 2014, le leader de l’Etat Islamique (EI) Abou Bakr al-Baghdadi (Amir al-Mu’minin) annonçait l’établissement du Califat en Irak et en Syrie. Nous ne discuterons pas ici les questions de fond liées à la pertinence d’un Califat et ses aspects doctrinaux, mais nous concentrerons sur la doctrine qui prévaut pour son établissement, qui semble faire appel à un processus établi et assez précisément décrit par l’EI lui-même. Il est intéressant de constater que ce processus est largement inspiré de l’histoire de la genèse de l’Islam au VIIe siècle, tout comme les principes révolutionnaires de Mao Zedong étaient naguère basés sur son expérience de la « Longue Marche ».

L’établissement du Califat souvent évoqué par les islamistes se réfère à la période où un Etat islamique (sous l’autorité d’un Calife) s’étendait de l’Orient à la côte atlantique, et qui a coïncidé avec l’une des périodes les plus brillantes de la culture arabe. A l’époque où la civilisation européenne sombrait dans l’obscurantisme du moyen-âge après la chute de l’empire romain, le Califat des Omeyyades (661-750), puis des Abbassides (750-1517) ont encouragé un incomparable développement des arts et des sciences, qui ont largement influencé l’Occident. C’est dès le déclin de ces Califats que se sont développées l’Europe et sa présence dans le monde. Le dernier Califat a été celui des Ottomans qui s’étend de 1517 à son démantèlement en 1924, à la suite de la première guerre mondiale.

Le processus décrit aujourd’hui par l’Etat Islamique est très largement inspiré par l’histoire du Califat et la stratégie utilisée par le prophète Mohammed lors de sa conquête de la péninsule arabique. Il se décompose en cinq phases:

genèse du Califat
Genèse du Califat

Corrélat ► Etat Islamique (EI)

djihad

Le mot « djihad » est étymologiquement lié à la notion de s’efforcer (djahada), d’effort (djouhd) ou de résistance, de refus d’abandon aux tentations. Il désigne avant tout la volonté de défendre à titre individuel ou collectif l’islam contre une agression extérieure, que celle-ci soit d’ordre moral ou physique. Le djihad est donc essentiellement une attitude de l’esprit, qui cherche à préserver un ensemble de valeurs et qui suppose un certain nombre de sacrifices pour y parvenir. Les deux principales formes du djihad sont :

  • le Djihad al-Akbar (« Grand Djihad »), qui est une démarche individuelle et permanente (fard ay’n), qui vise à élever son esprit en dépit des tentations du monde matériel, à travers une recherche de Dieu (Djihad bil-Nafs). Pour le musulmans pratiquant, le (grand) djihad est une démarche quotidienne et pacifique, par laquelle il s’efforce de maintenir une ligne de conduite en accord avec sa foi et en résistant aux tentations de la vie quotidienne ;
  • le Djihad al-Asghar (« Petit Djihad »)   – le « plus facile » selon Mohammed – qui s’inscrit dans une démarche collective et vise à protéger l’islam contre des agressions physiques extérieures (Djihad bis-Sayf). C’est donc essentiellement une défense, une résistance ou une réaction contre une menace extérieure perçue.

Le Djihad est donc essentiellement une réponse à une menace réelle ou perçue. Dans cette logique, le développement du djihadisme et de la radicalisation des milieux islamistes sont en grande partie le résultat de la perception des politiques de force utilisées par l’Occident au Moyen- et Proche Orient depuis une quinzaine d’années.

Perception de la menace par les djihadistes

La menace perçue par certains musulmans a des origines diverses, souvent ignorées par les Occidentaux. Depuis le début des années 90, la fin de la guerre froide, l’explosion des moyens de communication et le développement du concept de mondialisation ont imposé une image dominante de la culture occidentale perçue comme intrusive, notamment en raison des tentations occidentales pour transformer – à tort ou à raison – les sociétés des pays en voie de développement, quitte à bousculer les cultures locales. La promotion désordonnée de systèmes de gouvernements et de législations de type occidental, les pressions pour imposer des règles perçues – de nouveau, à tort ou à raison – comme occidentales (telles que l’égalité des hommes et des femmes) ont souvent été ressenties comme l’expression d’une volonté occidentale de s’immiscer dans la société islamique.

A ceci s’ajoutent des faits plus spécifiques. La principale raison des attentats qui ont conduit au 11 septembre 2001 était le départ des forces américaines du territoire saoudien (réputé territoire saint par les musulmans). Cette exigence (qui relayait le souhait du gouvernement saoudien) a été refusée par les USA, provoquant la colère des islamistes. Les USA ont alors tenté de faire croire que ces attentats visaient l’Occident et à imposer l’Islam dans le monde.

Dans les années 90, l’embargo imposé par les Occidentaux sur l’Irak, avec l’objectif avoué de provoquer une révolte de la population contre Saddam Hussein a conduit au développement des forces islamistes en Irak. Les USA, qui étaient les principaux commanditaires de cet embargo n’avaient pas réalisé qu’à cette période, il n’y avait pas d’autre idéologie que l’islam pour cristalliser un esprit révolutionnaire en Irak. C’est pour cette raison qu’en 1991, Saddam Hussein a ajouté au drapeau irakien la mention « Allah Akbar », afin de réduire la pression de l’insurrection islamiste. Mais le mal était déjà fait et cet embargo a généré les premiers groupes islamistes sunnites dans le Nord-Est de l’Irak qui deviendront plus tard l’Etat Islamique.

Sans n’avoir aucune preuve qu’Oussama Ben Laden était le réel responsable des attentats du 11 septembre 2001 (ces preuves n’existent toujours pas à ce jour), les Occidentaux ont attaqué successivement l’Afghanistan (qui s’était pourtant déclaré favorable à extrader Oussama Ben Laden si les USA produisaient les preuves de sa culpabilité) puis l’Irak, au mépris du droit international et avec les mensonges que l’on sait, accentuant encore le sentiment que l’Occident cherchait à atteindre l’Islam.

« Le 12 juin 2014, le Croisé John McCain est venu à la tribune du Sénat et a relaté avec véhémences les victoires de l’Etat Islamique en Irak. Il a oublié qu’il avait lui-même participé à l’invasion de l’Irak, qui a conduit aux événements bénis qui se déroulent aujourd’hui à la grâce d’Allah. » (Dabiq – Magazine de l’Etat Islamique, Numéro 2, Ramadan 2014)

Les islamistes se voient depuis lors comme dans une situation de djihad et ont donc globalement une posture défensive (malgré les déclarations provocantes et offensives de certains musulmans radicaux sur les réseaux sociaux). La récente vidéo de Coulibaly explique les actions de janvier 2015 comme une réponse aux bombardements en Syrie et aux provocations de Charlie Hebdo.

Les racines de la radicalisation islamiste

Après les tragiques événements liés à Charlie Hebdo, on a rapidement identifié les sources de la radicalisation islamiste dans les prisons et les écoles. Or, le problème est sans doute plus complexe et a aussi ses racines dans les comportements politiques de l’Occident.

Après 2001, quels qu’en aient été les mécanismes et les raisons, le monde musulman a été perçu sous un angle nouveau, encourageant les tensions entre communautés religieuses, encouragées par des affirmations du genre « Vous êtes avec nous ou contre nous ! ». La perception occidentale du monde musulman s’est superposée à une image négative de l’immigration, interprétée comme une « invasion » en appui d’un projet de destruction du monde occidental (chrétien).

Outre les différentes interventions occidentales au Proche- et Moyen-Orient, dont ont découvre (un peu tard) qu’elles étaient basées sur des affirmations mensongères et sans aucune légitimité (sans pour autant donner la moindre excuse pour les victimes innocentes), la politique israélienne envers les Palestiniens et ses pays voisins, et le soutien quasi-inconditionnel des pays occidentaux à l’égard de l’Etat d’Israël, dans le traitement du conflit israélo-palestinien contribue à accentuer et à faire converger le radicalisme islamiste et l’antisémitisme le plus vulgaire. La complaisance envers les injustices commises par Israël contre les Palestiniens, ainsi que la mollesse – pour ne pas dire la passivité – de la communauté internationale face au grignotage de la Cisjordanie au mépris total du Droit International et des Résolutions des Nations Unies, sont devenus un des moteurs de l’antisémitisme et du radicalisme islamiste. La célèbre fatwa d’Oussama ben Laden de février 1998 – qui servira de fondement aux attentats du 11 septembre 2001 – fait référence à ce comportement perçu comme une injustice aux yeux de la communauté islamique.

Ainsi, le 9 juillet 2014, au début de l’opération israélienne contre Gaza, le Président F. Hollande exprime sa solidarité avec Israël en précisant qu’ « Il appartient au gouvernement israélien de prendre toutes les mesures pour protéger sa population face aux menaces“. Cette prise de position qui choquera beaucoup de politiques en France et à l’étranger et provoquera une timide rectification en « déplorant » le nombre de victimes de l’opération.

L’attitude des gouvernements occidentaux– en particulier de la France et des Etats-Unis, qui cherchent sur les théâtres d’opérations extérieures les succès qui leur fait défaut en politique intérieure – alimente volens nolens l’antisémitisme et le radicalisme islamiste souvent inséparables. Pourtant, les communautés juives et arabes ont coexisté depuis des siècles jusqu’à aujourd’hui au Maroc, en Tunisie, en Egypte, en Jordanie, en Syrie, en Turquie, en Irak et en Iran avec beaucoup plus de tolérance qu’en Europe, où depuis le Moyen-âge, pratiquement tous les pays ont pris des mesures pour expulser ou limiter les droits des juifs. Aujourd’hui, en Iran, la communauté juive est même représentée au Parlement.

Les tragiques événements liés à Charlie Hebdo sont une parfaite illustration de notre ignorance et donc de notre impuissance à anticiper la violence. Si le gouvernement français – et Charlie Hebdo – avaient essayé de comprendre ce que voulaient les djihadistes et avaient su communiquer intelligemment, les mêmes caricatures auraient pu être publiées sans qu’une quelconque parcelle de liberté d’expression ait été abandonnée, sans violence et sans morts… comme cela a été fait par le gouvernement norvégien! Les auteurs du crime restent bien sûr les terroristes, mais qu’en est-il de ceux qui par arrogance ou sottise n’ont pas même cherché à comprendre ce qui était en jeu – qui n’avait rien à voir avec la liberté d’expression, mais uniquement avec le respect ? En 2008, aux Pays-Bas, le gouvernement a su anticiper les événements avant la sortie du film très controversé « Fitna » du député d’extrême-droite Gert Wilders, sans abandonner le principe de la liberté d’expression, mais simplement en communiquant en amont.

« Connais ton ennemi et connais-toi toi-même; aurais-tu cent guerres à soutenir, cent fois tu seras victorieux.  Si tu ignores ton ennemi et que tu te connais toi-même, tes chances de perdre et de gagner seront égales.  Si tu ignores à la fois ton ennemi et toi-même, tu ne compteras tes combats que par tes défaites. » [1]

Malheureusement, tenter de comprendre les djihadistes est souvent interprété comme une acceptation de leur action. C’est évidemment faux : sans comprendre, nous ne vaincrons jamais. L’incapacité à comprendre les ressorts du terrorisme conduit à prendre des mesures qui paraissent fortes, mais en fait, mal adaptées, décalées, mal pensées en termes d’équilibre entre solutions politiques et militaires, elles nous ont conduit à abandonner de plus en plus nos libertés – et donc nos valeurs – sans accroitre la sécurité. Le Djihad est essentiellement une réponse.

Or, l’Occident a accumulé les provocations et les massacres. La mort 500’000 enfants irakiens à cause de l’embargo occidental quasiment imposé par les Etats-Unis  et qui « valait la peine » selon la ministre des Affaires étrangères américaine! Les bombardements effectués par des drones (indétectables, et contre lesquels il pratiquement impossible de prendre des mesures de protection) et qui touchent des populations civiles au Pakistan, en Afghanistan, en Palestine, en Syrie, au Yémen, au Soudan et ailleurs et qui a fait plus de 2400 victimes innocentes (musulmanes) sous le président Obama est aussi considéré comme du terrorisme par les islamistes… mais personne ne fait de cortège pour ces victimes… qui sont bien présentes dans la perception des communautés musulmanes et génèrent une hypersensibilité face à des événements qui semblent de peu d’importance.

La dimension opérationnelle du djihad armé – Le terrorisme

L’idée que les islamistes tentent de conquérir l’Occident par le terrorisme ne correspond pas à une réalité. Les leaders islamistes ne sont pas des fous et expriment – au contraire – une logique très cohérente… mais évidemment diamétralement opposée à la nôtre ! De toutes manières, en admettant l’existence d’un hypothétique projet global pour transformer la société occidentale en une société musulmane, on ne voit pas très bien quel serait le rôle joué par les attentats terroristes dans cette démarche. La progression de l’Islam en Europe ces dernières années s’est faite à travers une immigration largement consentie par les pays européens eux-mêmes, et l’apport des bombes dans ce processus apparaît aller plutôt à contresens…

En revanche, le terrorisme est un moyen pour tenter d’infléchir les actions occidentales dirigées contre le monde arabe. Par exemple, l’attentat du 11 mars 2004 de Madrid – qui aboutira au retrait des forces espagnoles d’Irak – est un cas d’école qui illustre l’objectif de la démarche terroriste, dans le contexte d’un conflit qui n’avait notoirement pas de légitimité – ni dans les faits ni dans la perception du peuple espagnol. La question suivante est de savoir s’il était pertinent pour l’Etat espagnol de reconnaitre qu’il s’était fourvoyé en Irak (au prix de donner raison aux terroristes), ou s’il aurait fallu résister à la violence (au prix de plus de vies humaines). Les avis restent partagés sur la question. Toutefois, ce cas illustre le fait qu’au plan stratégique (et non pénal) le Djihad ne doit pas être confondu avec une entreprise de « droit commun » : la réponse du gouvernement espagnol n’a pas constitué une incitation pour d’autres activités terroristes islamistes, comme on tend à le penser habituellement, et a probablement contribué à réduire une radicalisation plus grave sur le long terme.

Depuis le début des années 90, avec le développement du terrorisme islamiste et en particulier depuis 2001, l’Occident tente avec peine de comprendre la logique et la manière de « fonctionner » des terroristes. Les « experts » se sont multipliés ont tenté d’expliquer le terrorisme djihadiste, trop souvent en fonction de ce que l’on voulait entendre et de sorte à conforter des réponses musclées. Il en est résulté un faisceau de réflexions sans cohérence, basées sur l’intuition et les émotions, davantage que sur l’analyse et les faits, qui nous ont conduit à répondre de manière vigoureuse et à éliminer nombre de terroristes, mais en réalité a été totalement inefficace, a encouragé la montée du terrorisme et du radicalisme et globalement accru l’insécurité. Les réponses les plus « musclées » et la « fermeté » sont saluées par l’opinion publique, mais elles ne sont pas réellement efficaces sur le moyen et long terme.

Quels sont les gains effectifs des Etats-Unis, de la France ou de la Belgique avec les bombardements en Irak et en Syrie ? Tactiquement, leur valeur est discutable, car mal coordonnés avec les forces rebelles au sol. Stratégiquement, ces bombardements répondent aux vœux des islamistes qui cherchent un ennemi fédérateur. En effet, un mois après l’annonce des bombardements américains et français contre l’Etat Islamique, plus de 6’000 nouveaux combattants étrangers se sont annoncés en Syrie. L’Occident continue à réfléchir selon les vieux schémas, valables dans les années 60-70, où la dissuasion pouvait faire partie de l’arsenal contre-terroriste. Aujourd’hui, la logique est différente et les gouvernements qui – par arrogance ou opportunisme politique – refusent ce changement de logique se font les complices objectifs du terrorisme djihadiste.

La doctrine opérationnelle du Djihad armé (selon les djihadistes)

Après les menaces récentes de la Base du Djihad dans la Péninsule Arabique (BDPA) (également appelée, en Occident, Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique) et de l’Etat Islamique, contre l’Occident, et leurs revendications des attentats de Paris en janvier 2015, les récentes publications de ces deux entités nous donnent un éclairage intéressant sur leur manière de penser et d’envisager leur combat.

C’est donc une opportunité pour repenser nos stratégies d’action contre le terrorisme, afin qu’elles soient plus intelligentes, plus efficaces et plus préventives.

Appel à la Résistance Islamique Globale (ARIG)

L’Appel à la Résistance Islamique Globale (Da’wat al-Muqāwamah al-Islāmīyyah al-‘Alāmīyyah) est le concept générique dans lequel prend place l’action djihadiste. On en retiendra le terme de « Résistance » qui suggère que – dans l’esprit de ses auteurs – il s’agit d’un combat qui répond à une agression (ou ce qui est ressenti comme tel). C’est une indication précieuse, car elle implique que cette résistance est fonction de sollicitations qui sont – d’une manière ou d’une autre – sous le contrôle de l’Occident, et que donc – en théorie tout au moins – il serait possible de mettre un frein à la violence. En théorie cependant, car l’action occidentale – notamment en Irak et en Libye, en favorisant et stimulant l’éclosion de mouvements islamistes durables – a initié des tendances irréversibles dans le moyen terme.

Principes de base

Les djihadistes constatent que la dissymétrie entre les moyens utilisés par les occidentaux et ceux utilisés par la Résistance exige une adaptation des stratégies d’action. Un certain nombre de constatations sont faites :

  • L’échec opérationnel des organisations clandestines structurées face à des campagnes sécuritaires internationales et à des coordinations internationales et régionales; et donc la nécessité de disposer de structures plus souples capables de résister à l’arrestation de leurs membres et à l’usage de la torture.
  • L’incapacité des structures clandestines d’atteindre et d’intégrer toutes les ressources de la jeunesse de l’Oummah (Communauté des Croyants) qui voudraient s’engager dans le djihad et à participer à toutes sortes d’activités sans vouloir assumer des responsabilités dans une structure centralisées.
  • La présence d’un adversaire réparti dans des zones très larges, avec des objectifs variés et sur des sites très distants, rend difficile le combat sur des fronts ouverts et menés par des structures centralisées.
  • Conséquence de l’utilisation par l’adversaire de bombardements aériens par missiles et des frappes aériennes, dirigées par des satellites, qui peuvent également voir sous la surface du sol, qui rendent difficile des confrontations ouvertes à partir de positions permanentes, sont des facteurs reconnus qui doivent être pris en considération dans la planification du combat.

Il découle de ces constatations des principes généraux de la théorie de l’action djihadiste individuelle à travers l’Appel à la Résistance Islamique Globale (Da’wat al-Muqāwamah al-Islāmīyyah al-‘Alāmīyyah) sont :

  1. Propager la culture de la Résistance et en faire un phénomène stratégique cohérent et pas seulement un ensemble de réactions individuelles.
  2. Propager l’idéologie de la Résistance, son programme, ses bases légales et politiques, et ses théories opérationnelles afin qu’elles soient accessibles à la jeunesse de la communauté islamique (Oummah), qui veut fortement participer au Djihad et à la Résistance.
  3. Diriger les combattants de la Résistance vers des zones d’opération adaptées au Djihad par Terrorisme Individuel.
  4. Diriger les combattants de la Résistance vers les objectifs les plus significatifs qu’ils doivent viser dans des opérations de Résistance et le Djihad de petites unités.
  5. Propager les sciences et les connaissances légales, politiques, militaires et autres nécessaires aux moudjahidin pour mener des opérations de Résistance, sans courir le risque d’une dislocation des réseaux comme cela peut être le cas avec des structures centralisées.
  6. Instruire les jeunes en matière de méthodes opérationnelles pour l’établissement de cellules de Résistance comme un « système d’action » (nizam al-amal) et non comme une « organisation d’action clandestine » (tanzim lil-amal) (…)
  7. Coordonner les efforts de sorte à combiner leurs résultats en un mécanisme qui désoriente l’ennemi et l’épuise, tout en stimulant l’esprit de la Nation Islamique afin qu’il s’associe au phénomène de Résistance.

Théorie militaire de l’ARIG

Il en résulte une réflexion sur la lutte armée qui base l’ARIG sur deux piliers ou deux formes de Djihad :

  • Le Djihad par Terrorisme Individuel (Djihad al-Irhab al-Fardi) avec les activités clandestines de petites unités indépendantes; il est la première étape vers l’autre forme de Djihad et l’appuie.
  • Le Djihad par Front Ouvert, lorsque les conditions le permettent, est un affrontement ouvert à partir de positions établies contre un agresseur, qui permet la confrontation sur le terrain et la saisie de territoires indispensables à l’émergence d’un Etat – objectif final de la Résistance.

Le Djihad par Front Ouvert

Le Djihad par Front Ouvert peut être assimilé à la guerre de guérilla et n’a des chances de succès que s’il intervient dans un environnement géo-militaire particulier. Il peut être précédé par une phase de Djihad par Terrorisme Individuel.

Le contexte géographique doit répondre à un certain nombre de critères tels que :

  • Un espace suffisant, qui permette la dispersion des moyens et ne les rende pas vulnérable aux frappes aériennes ;
  • De longues frontières, qui permettent le repli dans des sanctuaires ;
  • Etre suffisamment étendu pour ne pas permettre d’être assiégé ;
  • Présenter une topographie difficile (forêts, montagnes, etc.) qui favorise la concentration de l’adversaire et le canalise lors des confrontations avec des forces au sol.
  • Offrir suffisamment de ressources (vivres, eau, etc.) pour permettre aux combattants de survivre.

En matière de population, les zones les plus adéquates comportent une population nombreuse aux mouvements difficilement contrôlable comme les zones rurales denses ou les zones urbaines.

En matière politique, les facteurs doivent si possible comprendre une cause capable de mobiliser la population, qui puisse se superposer au djihad. Cette cause devrait pouvoir mobiliser la Nation Islamique toute entière qui pourra ainsi appuyer la population en question et participer au Djihad sous forme morale, financière ou autre. La cause la plus appropriée est la résistance à une agression étrangère à laquelle peut s’ajouter des raisons religieuses, politiques, économiques et sociales. En matière de guérilla on appelle cela le « climat révolutionnaire », ici il est appelé le « climat du djihad ».

Le Proche-Orient est un terrain idéal pour le Djihad par Front Ouvert : « Il y a une abondance d’armes et d’équipement dans la région, qui a également une grande diversité de frontières, de côtes et de cols. Israël constitue un motif pour la cause islamique globale, et l’occupation américaine permet d’ay ajouter une dimension révolutionnaire, qui est une excellente clé pour le Djihad »

Le Djihad par Terrorisme Individuel (Djihad al-Irhab al-Fardi)

Alors que l’Occident juge le terrorisme en fonction de ses effets, les djihadistes le considèrent en fonction de ses motivations et distinguent deux types de terrorisme[2] :

  1. Le terrorisme blâmable (irhab madhmum), qui est le terrorisme du mensonge (irhab al-batil) et de l’usage de la force du mensonge (quwwat al-batil) et est défini comme les actions, discours ou comportement qui ont pour but de blesser ou de terroriser les innocents sans une juste cause. Ce type de terrorisme comprend le terrorisme associé au vol, au brigandage, aux envahisseurs, aux assaillants, aux oppresseurs et aux dirigeants illégitimes des peuples. L’auteur d’un acte de terrorisme de cette sorte doit être puni en fonction de ses actes et de leurs effets. (Nota : Cette définition proche de la notion de « terrorisme d’Etat » souvent évoquée en Occident, concerne plus particulièrement les bombardements occidentaux par drones ou missiles de croisière, contre lesquels on ne peut se prémunir et qui frappent de manière « très mal discriminée » combattants et non-combattants et qui sont vus comme particulièrement lâches dans le monde islamique.)
  2. Le terrorisme louable (irhab mahmud) est le contraire du terrorisme blâmable. Il est le terrorisme du juste qui a été injustement traité. Il vise à combattre l’injustice dont est victime l’oppressé et est pratiqué de sorte à terroriser et repousser l’oppresseur. Le terrorisme des hommes de la sécurité qui se battent contre les voleurs et les brigands est de même nature que le terrorisme de ceux qui résistent à une occupation, et le terrorisme des peuples « qui se défendent contre les servants de Satan ». (Nota : Cette lecture du terrorisme rejoint la position de certains pays en voie de développement dans les discussions sur la définition du terrorisme dans les enceintes internationales comme l’ONU, avec en point de mire des situations telles que l’occupation israélienne des territoires palestiniens.)

Le recours au terrorisme individuel est donc mené « dans des situations ou les moudjahidin repoussent leurs ennemis et la terreur ennemie par un djihad défensif » (voir Inspire, p. 31, mars 2011).

Zones de terrorisme individuel

Premières priorités géographiques pour le Terrorisme Individuel (selon BDPA*)
Premières priorités géographiques pour le Terrorisme Individuel (selon BDPA*)

 

En ce qui concerne le Djihad par Terrorisme Individuel, la liste des théâtres de Djihad arrangée par ordre d’importance sont: [3]

  1. Les pays de la péninsule arabique (Emirats Arabes Unis, Arabie Saoudite, Yémen, etc.), du Levant (Liban, Syrie, Jordanie, Israël), l’Egypte et l’Irak. Cette zone comprend les lieux saints, le pétrole, Israël, et la présence militaire et économique américaine. Elle accueillera l’Assemblée Victorieuse (Al-Taïfah al-Mansourah) qui dirigera l’Islam.
  2. Les pays d’Afrique du Nord de la Libye à la Mauritanie (Maghreb). Cette zone est riche en intérêt occidentaux, en particuliers des principaux pays européens, alliés des Etats-Unis et de l’OTAN.
  3. La Turquie, le Pakistan et les pays d’Asie Centrale. Ils représentent la deuxième plus grande réserve de pétrole du monde, ainsi que les intérêts militaires, économiques et stratégiques américains. Ils comportent des mouvements islamistes importants et ancrés dans l’Histoire, qui sont vus comme la profondeur stratégique des mouvements djihadistes et de Résistance arabes.
  4. Le reste du monde islamique: les Américains et leurs allies y ont des intérêts importants. Cette partie du monde islamique comprend l’essence de la Résistance, à savoir des centaines de millions de musulmans de jeunes membres de la Nation Islamique, qui sympathise avec sa cause et est prête à s’engager dans le Djihad et la Résistance.
  5. Les intérêts américains et alliés dans les pays du Tiers-monde, en particulier dans les pays qui participent aux campagnes des Croisés. En raison des faibles mesures de sécurité qui règnent dans ces pays, le Djihad peut ici reposer sur les moudjahiddin qui vivent dans ces pays et y ont une vie normale. Ils peuvent se déplacer librement, se cacher et acquérir des informations sur l’adversaire et s’en occuper facilement.
  6. Les pays européens alliés des Etats-Unis et qui participent à leurs guerres. Ici, est importante la présence d’anciennes et grandes communautés musulmanes en Europe, dont le nombre dépasse 45 millions d’individus, auxquels s’ajoutent des communautés de plusieurs millions en Australie, au Canada, et en Amérique du Sud. L’Europe est particulièrement significative en raison de la proximité avec le monde arabe et musulman et les intérêts multiples qui les lient, ainsi que des nombreuses communications entre eux. Les musulmans dans ces pays sont comme les autres musulmans, le devoir de djihad de repousser l’adversaire et lui résister repose sur leurs épaules comme les musulmans des autres pays du monde (p.ex. les musulmans résidant dans le monde arabe et islamique). L’action dans ces pays est sujette aux règles de l’équilibre entre le gain politique et les dégâts politiques, en regard des positions des pays européens. Il s’agit d’avoir des stratégies qui permettent de gagner le soutien des populations tout en évitant de leur porter préjudice.
  7. Le cœur de l’Amérique elle-même, en le ciblant par des actions stratégiques efficaces.

Commentaires

  • Les priorités définies par la Base du Djihad dans la Péninsule Arabique (BDPA) ne sont pas nécessairement les mêmes que celles définies par d’autres groupes ou mouvements djihadistes, mais sont indicatives d’une tendance et d’une manière de penser.
  • Les quatre premières priorités du Djihad par Terrorisme Individuel concernent le monde islamique et Israël et non le monde occidental. Ce qui tendrait à infirmer l’idée trop répandue que le terrorisme vise à installer l’Islam en Occident et que la Chrétienté est l’objectif des djihadistes. En fait, ces priorités sont en cohérence avec la notion de djihad, qui consiste à protéger l’islam des influences extérieures, et non à conquérir de nouveaux territoires.
  • On constate une relative bonne corrélation avec la vision du Califat attribuée à l’Etat Islamique. Avec cependant une différence majeure : l’action contre les pays européens est essentiellement fonction de leur action dans le monde islamique et leur soutien aux Etats-Unis dans ce contexte. Des pays comme la France, la Belgique, la Grande-Bretagne, le Canada, l’Australie et d’autres, sont donc des priorités uniquement en raison de leur participation à un conflit. Les pays comme le Portugal ou l’Espagne – constituant pourtant l’ancien « el-Andalus » (« Le Jardin ») de l’ancien Califat – ne font pas partie des priorités du Terrorisme Individuel.
  • Malgré le fait qu’Israël fasse partie de la zone de première priorité, il continue à combattre les gouvernements légaux de cette zone. Ainsi, aux incidents de frontières imputables aux rebelles islamistes, Israël riposte sur les forces du gouvernement syrien.

La question de l’attaque contre des civils

La question de s’attaquer à des civils est manifestement interprétée par les djihadistes de manière différente qu’en Occident. Toutefois, plusieurs écoles de pensée existent et apparemment, le débat au sein de la mouvance djihadiste est vivace.

Alors que les Occidentaux tendent à faire une distinction entre civils et combattants, les djihadistes, eux, divisent la population d’une zone de guerre (Dar al-Harb) en « croyants » et « incroyants ». Parmi les incroyants, on distingue ceux qui luttent contre l’islam et ceux qui ne luttent pas contre l’islam.

Le point commun de ces diverses tendances est de considérer que les innocents sont des victimes collatérales, dont on accepte implicitement le sacrifice au nom d’un objectif supérieur constitué par la religion. Dans ce contexte, certains évoquent l’exemple de l’usage de catapultes par Mohammed durant le siège d’Alexandrie, dont les projectiles touchaient également des victimes non-combattantes. Bien qu’il soit recommandé de tenir compte de la présence de ces victimes potentielles, la nécessité militaire semble avoir la primauté. (Note : Ceci n’est d’ailleurs pas très différent de la position occidentale, puisque l’engagement de drones américains pour des « attaques ciblées » contre des terroristes. Une étude publiée en septembre 2012 par l’Ecole de Droit de Stanford et de la New York University – « Living under Drones » – a établi que seuls 2% des personnes tuées par drones sont effectivement des terroristes)

La vraie question, qui n’est pas vraiment répondue de manière claire et satisfaisante est de savoir s’il est autorisé de « cibler » des populations civiles. Ce qui conduit à la discussion sur la définition du mot « innocent ». Les individus qui, sans être impliqués directement dans un combat, soutiennent matériellement ou moralement un des adversaires ne sont pas considérés par de nombreux groupes djihadistes comme innocents. Il en est ainsi de journalistes, ou de représentants d’organisations caritatives chrétiennes, etc.

Conclusions

Bon ou mauvais, le terrorisme doit être combattu. Toutefois, dans tous les pays occidentaux, le terrorisme est compris comme une fatalité inévitable qu’on ne combat qu’en le traitant en aval : les écoutes, le fichage, l’intrusion dans la vie privée, le renforcement des mesures de protection, la limitation des libertés individuelles, etc. sont quelques-unes des mesures adoptées, qui ne peuvent agir contre les terroristes qu’une fois leur décision prise. Or, aucune mesure n’est prise pour éviter que des terroristes potentiels aient l’idée de s’engage dans le terrorisme. Au contraire, on multiplie les décisions propres à indigner, à provoquer, voire à inciter les individus à s’engager dans une voie radicale. Après les tragiques événements liés à Charlie Hebdo, aucun effort de la part du gouvernement français n’a été fait pour tenter de calmer les passions et tenter d’infléchir les perceptions génératrices de tensions, ni dans les mesures prises, ni dans les discours. On a rejeté la charge de la lutte contre la radicalisation dans les prisons et sur les écoles, sans réelle stratégie et avec des effets parfois à l’inverse des effets recherchés.

Comme on le constate, la doctrine des djihadistes est conforme à la compréhension générale du Djihad, mais poussé à l’extrême, puisqu’il s’agit d’en tirer des principes de combat. Cette doctrine est défensive en essence, ce qui signifie qu’on peut lui « couper l’herbe sous les pieds » en évitant les attitudes offensives inutiles. Les interventions en Irak, en Afghanistan, et Syrie et en Libye ont déjà été largement commentées dans les médias et un certain consensus émerge pour souligner leur illégitimité. En clair, si ces interventions n’avaient pas eu lieu, le djihad n’aurait sans doute pas trouvé l’audience nécessaire qui a conduit au chaos en Syrie. On ne refait pas l’Histoire, mais il s’agit d’apprendre des erreurs du passé, et éviter de se lancer dans des aventures dont on n’est pas en mesure d’évaluer les conséquences. Comme par le passé avec l’Irak, et la Libye, les récentes décisions des gouvernements français, belges et américains accroitront – et ont déjà accru – la menace djihadiste envers l’Occident.

[1] Sun Tsu traduit par R.L. Wing, « The Art of Strategy », Doubleday, New York, 1988

[2] En arabe, le mot terrorisme (« irhab ») vient du verbe « arhaba » (terroriser) et la terreur est « al-rahab ». Celui qui terrorise est donc l’ “irhabi » et sa victime est le « murharb » ou « marhub ».

[3] D’après Abou Moussab al-Souri, “The Jihadi Experiences: The main arenas of operation for individual jihad”, Inspire, Fall 2011, p.18

Black Block

Black Block

Autre orthographe :
Black Bloc

Le Black Block n’est ni une structure, ni une organisation, ni un réseau, ni une idéologie, mais une fonctionnalité au sein d’une manifestation. Cette fonctionnalité est exécutée par un groupe de personnes rassemblées temporairement pour cette occasion, et associée à une stratégie d’action précise.

Située aux confins de l’« incivilité », de la guérilla urbaine et du terrorisme, la stratégie du Black Block a ses origines dans les manifestations des groupes autonomes des années 80 en Allemagne. C’est lors de la manifestation contre le sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) à Seattle (30 novembre 1999), que la stratégie du Black Block est arrivée à maturité. Elle s’est alors développée et a accompagné tous les grands rendez-vous de l’économie mondiale (G8, OMC, etc.)

L’appartenance de certains de ses théoriciens au mouvement « Eugene » créé aux Etats-Unis par Colin Clyde et ► John Zerzan tend à faire assimiler le Black Block à un phénomène anarchiste. Toutefois, ses partisans se recrutent parmi les divers mouvements d’extrême gauche, autonomes, écologistes ou anarchistes, et se défendent de représenter une idéologie particulière. En fait, ils constituent davantage un assemblage de « mercenaires » provenant des divers mouvements anti-mondialisation prêts à fonctionner comme groupe « de choc » au profit de l’ensemble de la manifestation. L’expérience montre que certains membres des Black Block sont simplement des jeunes en mal d’action, mais sans réelle idéologie politique, parfois même engagés professionnellement dans les institutions qu’ils combattent.

La vraie dimension asymétrique du Black Block est qu’il sert principalement les intérêts politiques d’autres mouvements qui revendiquent des méthodes pacifistes, et exploitent ainsi les « brutalités policières » provoquées par les « mercenaires » du Black Block. Ces derniers — souvent désignés commandos ou brigadistas — en effet, se « sacrifient » pour disloquer le dispositif policier et provoquer des brutalités policières indiscriminées. Les manifestants « pacifiques » peuvent ainsi être victimisés. Brutalité et mondialisation peuvent ainsi être associées et discréditer l’action du gouvernement. Ceci explique pourquoi même les composantes « pacifistes » du mouvement contre la mondialisation acceptent et soutiennent le rôle du Black Block.

Un autre aspect est que la littérature associée aux Black Block fait apparaître les hiérarchies comme une forme de violence contre l’individu. Ainsi, le Black Block, qui fonctionne sans système hiérarchique est considéré comme fondamentalement pacifiste.

Stratégie

Les formes d’action du Black Block changent de cas en cas, mais suivent une stratégie générale axée sur la création d’un esprit de solidarité, contre la répression policière, en créant une situation chaotique, qui sert de tremplin à la protestation. Par la provocation et une grande mobilité tactique, ils cherchent à briser la cohésion des forces de police et à les entraîner dans des affrontements qui permettent au « gros de la manifestation » de se développer. Utilisant parfois — et même souvent — la violence, la destruction et le saccage, parfois la violence verbale et la menace de violence, la stratégie change selon les lieux et les participants.

La stratégie de fond des Black Block est à la fois de montrer l’incapacité du pouvoir et des autorités en place à gérer une situation de crise et de pousser les forces de l’ordre dans un processus d’escalade de la violence.

Ce mécanisme se met en place à partir de manifestations pacifique/pacifistes qui doivent donner la légitimité aux manifestants. Le Black Block intervient dans une seconde phase pour révéler l’incapacité et la violence oppressive des autorités.

Préparation des opérations

La planification et la conduite stratégique des Black Blocks est assurée à travers les chat-rooms sur Internet. Le regroupement des équipes et la stratégie sont discutées et fixées quelques heures avant l’action. Lors du sommet du G8 à Gènes, les tentatives de la police italienne de pénétrer les « chat-rooms » sous le pseudonyme de « Crudelia » afin d’intercepter les plans des « Black Blocks » ont été rapidement identifiées et immédiatement publiées sur le net, avec de fausses informations destinées à les induire en erreur. L’Internet est également utilisé à des fins de manipulation ou de propagande. Peu après les violentes manifestations de Gènes, la photo du jeune Carlo Giuliani, tué par un carabinier est immédiatement mise sur le net, avec un film des événements.

Opérations

Les opérations des Black Block sont généralement conçues sur le principe de « l’essaim » (« swarm »). Il s’agit, à partir d’individus ou de très petits groupes disséminés dans une foule ou dans un secteur donné, de créer très rapidement des concentrations fugaces capables de générer des pôles de violence avec une supériorité temporaire face aux forces de l’ordre.

Une variante plus développée du « swarming » a été développée dans les opérations de type « rhizome », qui ont la capacité de générer plusieurs pôles de violence disséminés sur plusieurs sites, mais dans le cadre d’une même opération. Le « rhizome » est basé sur de petits noyaux (« nodes ») indépendants, reliés entre eux de manière non-hiérarchique.

Les opérations du Black Block n’ont pas d’objectif matériel ou territorial autres que le déploiement de la violence. Afin de symboliser son succès le Black Block établit des « Zones Autonomes Temporaires » (ZAT), éphémères et qui permettent simplement aux manifestants de matérialiser un objectif, même si elles ont une valeur plus symbolique que territoriale. La simple destruction ou saccage d’un magasin peut constituer un ZAT.

Les quatre principes de combat en rhizome sont clairement définis :

  • Indépendance des noyaux les uns par rapport aux autres d’une part pour des raisons opérationnelles (les actions de chaque noyau n’impliquent pas et ne mettent pas en danger une structure centrale) et pour des raisons philosophiques (la hiérarchie est de manière inhérente génératrice de violence).
  • Interaction : les structures hiérarchiques perdent trop d’énergie à filtrer et canaliser l’information, ce qui en ralentit le flux. La hiérarchie est donc remplacée par l’interaction où l’action prime le flux d’information, avec l’idée que l’échange d’information informel par l’action permet une réaction plus rapide que dans les systèmes structurés.
  • « Source Ouverte » : l’échange d’information dans un réseau rhizomique s’effectue de manière horizontale et indiscriminée, conséquence du principe d’ interaction.
  • Pas de dépendance envers l’espace et le temps, considérée comme une des caractéristiques du combat « hiérarchisé ».

Tactique

Sur le terrain, la doctrine Black Block préconise l’engagement de petites cellules de 5-20 personnes, qui, généralement, se connaissent et coordonnent leur présence et leur stratégie opérationnelle avant l’action. L’action tactique est décidée sur place quelques minutes avant le déclenchement de la manifestation. Masqués et vêtus de noir, les « membres » du Black Block défilent avec drapeaux (noirs) et tambours, non sans rappeler des armées d’un autre temps. Leur présence au sein de la manifestation principale est organisée de manière théâtrale et méthodique. A Gènes, le Black Block était inséré dans la manifestation principale et entouré par des membres du Bloc Rose (Pink Bloc) qui fournissait pour l’occasion un groupe de « Tactical Frivolity », dont la fonction est de faire diversion et de favoriser la sortie et l’entrée du Black Block dans le cortège. Le Black Block ne fait qu’initier le chaos, puis se retire rapidement dès que la situation dégénère, laissant les autres membres de la manifestation aux prises avec les forces de l’ordre. Leurs actions sont enregistrées sur vidéo, afin d’étudier et d’améliorer les tactiques.

Acteurs

Par définition, les acteurs du Black Block sont dispersés et leur force réside dans leur atomisation. Certaines organisations cependant jouent un rôle moteur dans l’organisation et la planification des Black Block :

  • Direct Action Network (DAN), basée à San Francisco (Etats-Unis), il assure la coordination des activités dans les manifestations pour l’Amérique du Nord. Il a fait ses premières armes lors des manifestations de Seattle, en 1999. DAN dispose d’offices dans la plupart des états américains.
  • Ruckus Society, basée à Oakland, en Californie, est spécialisée dans la formation à la résistance active dans divers environnements stratégiques (lutte anti-mondialiste, écologiste, antinucléaire, etc.) Elle met l’accent sur l’action non-violente. Elle offre des stages de formation pour « combattants écologistes » dans les domaines suivants : action directe non-violente, reconnaissance, planification et coordination, techniques d’escalade, blocus, moyens d’action directe électronique, construction de banderoles, etc.
  • Black Army Fraction, qui se veut anarchiste et dont la plupart des membres viennent de la ville d’Eugene (Oregon), ville de John Zerzan. Elle s’attaque aux symboles du capitalisme.
  • Reclaim The Streets (RTS), une organisation basée en Grande-Bretagne, qui prône l’action directe pour une « révolution socio-écologique globale et locale ». RTS est présent dans tous les grands événements internationaux et organise des désordres urbains. RTS a notamment organisé la manifestation de juin 1999 à Londres qui a fait 42 manifestants blessés et des dégâts pour environ un million de livres. L’action a été accompagnée de quelque 10 000 cyber-attaques contre des entreprises.
  • Action Mondiale des Peuples (AMP) ou People’s Global Action (PGA) veut promouvoir des « structures d’échanges pour les mouvances anti-autoritaires et anticapitalistes ». Il s’inspire de la lutte zapatiste au Mexique et organise des contre-événements souvent spectaculaires.

Lien externe: interview de Jacques Baud par la Radio Télévision Suisse (RTS)/Forum (13.12.2014) “Quelles étaient les motivations des casseurs qui ont sévi dans les rues de Zurich?” (Reclaim The Streets (RTS) à Zurich)

Organisations terroristes

terror watch list

Parmi les centaines de mouvements insurrectionnels, de guérilla ou terroristes, certains font l’objet d’une désignation particulière par le Département d’Etat américain. Cette liste, bien que basée sur une évaluation répondant à des critères strictement américains, fait autorité et constitue la base pour la définition des mouvements terroristes pour de nombreux pays.

La liste des Organisations Terroristes Etrangères – OTE (Foreign Terrorist Organizations – FTO) (terror watch list) est déterminante pour le gouvernement américain et permet de déclarer l’illégalité du soutien matériel ou financier qui peut être apporté à ces organisations et donne au Département du trésor l’autorité de geler les avoirs de ces organisations. Cette liste permet également d’interdire l’accès et le séjour d’individus sur le territoire américain.

Le nombre d’organisations retenues par le Département d’Etat oscille autour de 40. Les OTE sont portées sur la liste (terror watch list) pour une durée de deux ans. Après réexamen elles peuvent être reconduites sur la liste.

A la liste du Département d’Etat (terror watch list) s’ajoutent une liste établie par le Département du Trésor, plus détaillée, qui ne contient pas seulement des organisations, mais également des individus et des institutions financières (ou de charité), établie sur la base de l’Ordre Exécutif (décret présidentiel) 13224 du Président George W. Bush, qui vise essentiellement à combattre le financement des organisations terroristes. Cette dernière liste permet de geler les avoirs et/ou de prendre des sanctions contre les organes portés sur cette liste.

Alors que les groupes portés sur la liste des OTE sont effectivement des organisations combattantes, la difficulté de la liste de l’EO 13224 est qu’elle a des conséquences économiques sur des institutions ou des individus seulement « soupçonnés » de financer ou soutenir des organisations terroristes. L’expérience montre que les soupçons qui justifient l’inclusion sur la liste (terror watch list) sont souvent très ténus voire infondés. Or, le retrait de ces listes est virtuellement impossible. Plusieurs actions en justice sont actuellement en cours afin de faire retirer certaines institutions bancaires islamiques de ces listes.

Liste des Organisations terroristes (Département d’Etat US) (Extrait)
Current List of Designated Foreign Terrorist Organizations (April 2014) (Sample)
(terror watch list)

La liste complète est disponible sur le site département d’Etat américain :
U.S. Department of State, Bureau of Counterterrorism, Foreign Terrorist Organizations:

Cette liste (terror watch list) du Département d’Etat fait généralement autorité et inspire d’autres Etats et organisations, qui établissent leur propre liste d’organisations terroristes. Pour le Département d’Etat US, les effets recherchés par ces listes sont :

  • Soutenir les efforts pour lutter contre le financement du terrorisme et encourager d’autres pays à faire de même ;
  • Prévenir les dons, contributions et échanges économiques en faveur de ces organisations ;
  • Améliorer le niveau de connaissance et d’attention du public ;
  • Indiquer aux autres gouvernements les préoccupations des Etats-Unis concernant les organisations terroristes.

Les Nations Unies et l’Union Européenne ont établi leur propre liste des organisations considérées comme terroristes. Ces listes sont indépendantes des listes établies par leurs Etats-membres.