Engins explosifs

Les engins explosifs sont un moyen privilégié du terrorisme. La violence de leurs effets, leur capacité à être dissimulés dans les endroits les plus inattendus, la possibilité d’être actionnés à distance ou avec des systèmes de retard permettent aux auteurs d’attentats d’agir sans s’exposer. Souvent désignés « armes du lâche », les engins explosifs sont certainement devenus les armes privilégiées du terrorisme.

Autrefois relativement exclusive, la maîtrise des techniques d’explosif n’a été atteinte par le passé que par quelques mouvements comme l’ ► IRA Provisoire et l’ Euskadi Ta Askatasuna (ETA) basque, qui coopéraient d’ailleurs occasionnellement en la matière. Depuis la fin des années 90, la maitrise des explosifs s’est largement diffusée et a atteint de nouveaux sommets au Moyen-Orient.

1) Les explosifs

Les sources d’approvisionnement

Alors que durant la guerre froide, certains pays, comme la Tchécoslovaquie, la République Démocratique Allemande ou la Libye approvisionnaient les mouvements terroristes occidentaux en armes munitions et explosifs,

Le 2 juin 1984, l’attaque du dépôt d’explosif de la carrière de Scoufflény à Ecaussines (Hainaut) par les ► Cellules Communistes Combattantes (CCC) fourniront quelque 816 kilos d’explosifs (Tolamite, Irémite, Triamite et dynamite). Ces explosifs seront employés par les Cellules Communistes Combattantes mais aussi par ► Action Directe (AD) et la ► Fraction Armée Rouge (RAF), notamment lors de l’action contre l’école des officiers de l’OTAN (SHAPE School), le 18 décembre 1984, à Oberammergau (RFA).

Le 28 septembre 1999, 8,5 tonnes d’explosifs(1) et 11 kilomètres de cordeau détonant sont volés dans un entrepôt de la société Titanite SA à Plévin (Côtes-d’Armor). Trois jours après, trois membres importants d’ETA, armés, étaient arrêtés près de Pau avec une camionnette contenant 2,5 tonnes d’explosifs provenant de Plévin. Cette arrestation est suivie de la découverte, dans le centre de la Bretagne, près de Pontivy, d’une fourgonnette chargée d’explosifs, de nitrate, de centaines de détonateurs et de rouleaux de cordeau détonant. Deux vagues d’interpellations en Bretagne, en octobre et en décembre, aboutirent à la mise en examen d’une douzaine de militants indépendantistes basques et bretons.

Le 8 mars 2001, un commando de l’ETA s’empare de plus d’une tonne et demi d’explosifs, 20 000 détonateurs et 10 kilomètres de cordeaux détonants dans la banlieue de Grenoble.

Le 3 janvier 2002, l’interception du cargo Karin-A à destination de Gaza par la marine israélienne révèle, outre une cargaison d’armes évaluée à US$ 2 millions, deux tonnes d’explosifs des types TNT et C-4. La provenance de cette cargaison ­de l’Iran, selon Israël — reste un sujet de controverse.

L’élément le plus critique d’une bombe est le détonateur, indispensable pour les bombes au TNT et aux autres explosifs militaires. Bien que réalisable avec des moyens improvisés, l’explosif qui le compose est à la fois très sensible et très brisant et nécessite le travail d’un expert. Le plus souvent, les détonateurs sont volés.

Les catégories d’explosifs

Les explosifs déflagrants (en anglais : low explosives) sont des explosifs dont la vitesse de décomposition est lente (< 1000 m/s). Ils ont généralement besoin d’être confinés pour exploser. C’est le cas de la poudre noire et d’autres composants pyrotechniques.

Les explosifs détonants (en anglais : high explosives) sont des explosifs à haute vitesse de décomposition (>1000 m/s). Ils détonent même s’ils ne sont pas confinés. C’est essentiellement dans cette catégorie que se trouvent les explosifs utilisés par les terroristes, car ils sont simples d’emploi. Ils se décomposent en

  • Explosifs primaires, qui entrent dans la composition des détonateurs et servent à faire détoner les explosifs secondaires. Ils sont très brisants et leur vitesse de combustion est élevée ; et
  • Explosifs secondaires, qui constituent la partie efficace de la charge. Dans certains cas, on adjoint à la charge principale un explosif renforçateur.

Ces explosifs peuvent avoir trois origines : commerciale, militaire ou improvisée.

Engins explosifs_Classement des explosifs

Explosifs secondaires commerciaux

a) TNT

Le trinitrotoluène (également appelé Tri, Tritol, Tolit, Tutol, Trinol, Triton, Tol ou Trotyl) est de loin l’explosif le plus courant, même si, avec une vitesse de détonation de 6900 m/s, il n’est pas l’explosif le plus brisant. Il se présente sous la forme de cristaux jaunâtres et est pratiquement insoluble dans l’eau et dans l’alcool. Il peut être dissout par du toluène ou de l’acétone. Il est très stable et n’est pas agressif sur d’autres matériaux. Il peut être utilisé seul ou mélangé avec d’autres explosifs.

L’intérêt majeur du TNT est son point de fusion relativement bas (80.8°C) qui permet de le mouler facilement (malgré un retrait d’environ 12% au durcissement). Ainsi, durant les années 80, les mouvements palestiniens ont pu importer clandestinement du TNT en Israël, moulé en forme de jouets. Le TNT provenant généralement de munitions et de mines importés clandestinement du Liban, de la Jordanie ou d’Egypte.

b) Acide picrique (mélinite)

L’acide picrique (également appelé Trinitrophénol, Pertit, Pikrinite, Mélinite, Ekrasite) est un explosif puissant. Avec une vitesse de détonation de 7350 m/s, il est brisant en environ 10% plus puissant que le TNT. Il est toxique et est soluble dans l’eau chaude, l’alcool, l’éther, le benzène et l’acétone. Il est très sensible aux chocs et reste de moins en moins utilisé.

Inventée en 1886 par le français Eugène Turpin, la mélinite a longtemps été utilisée comme explosif dans les obus d’artillerie et grenades.

L’acide picrique peut être produit relativement facilement à partir d’aspirine ou de phénol, ce qui en fait un explosif parfaitement utilisable par des mouvements terroristes.

c) Pentrite

La pentrite (également appelée Nitropenta, PETN, Pentryl, Penta ou Pentaryth) est un explosif puissant. Avec sa vitesse de détonation de 8400 m/s, il largement utilisé pour la fabrication de cordeau détonant. Il n’est pas soluble dans l’eau, mais dans l’acétone. Il est très stable, mais plus sensible aux chocs et à la friction que le TNT.

La pentrite est normalement utilisée dans les charges explosives d’obus ou de bombes, le plus souvent mélangée avec de la cire. La pentrite est un explosif également souvent utilisé par les mouvements terroristes.

Le 22 décembre 2001, dans le vol American Airlines 63 de Paris à Miami, c’est du PETN qui se trouvait caché dans la semelle des chaussures de sport de Richard Reid. Le PETN, est un explosif plastic, qui nécessite une détonation primaire pour exploser et était donc associé à du TATP (peroxyde d’acétone — un explosif relativement instable et volatil) lui-même amorcé par une courte mèche.

Le 23 mai 2002, les forces de police de Bogota (Colombie), ont retrouvé quelque 500 kg de pentrite dans une cache des ► Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC).(2)

Le 25 septembre 2002, c’est 98 grammes de pentrite — sans dispositif de mise à feu — que l’on a retrouvé entre deux accoudoirs du Boeing 737 qui a assuré la liaison entre Marseille, Marrakech et Metz-Nancy-Lorraine avant de revenir à Marrakech. La présence de cet explosif reste mystérieuse.

Les attentats du 16 mai 2003, à Casablanca, utilisaient également cet explosif, dont des quantités importantes ont été trouvées après les attentats à Sidi Moumen.

d) Tetryl

Le tetryl (également connu sous les appellations Pyronite, CE, Tetra, Tetralit, Tetralita) est un explosif comparable au TNT, même si sa vitesse de combustion est plus grande (7500 m/s). Il se présente sous la forme d’une poudre jaune. Il est toxique et difficilement soluble dans l’eau. Il est très stable et est utilisé comme charge de déclenchement. Il est utilisé dans les grenades et obus.

e) Hexogène

L’hexogène (également appelé Cyclotriméthylènetrinitramine, Cyclonite, RDX, T4) est un explosif particulièrement brisant (vitesse de détonation d’environ 8700 m/s), utilisé dans les projectiles hautement explosifs. Il a la particularité d’avoir un point de fusion (204°C) très proche de son point de vaporisation (230°) et ne peut donc être élaboré que sous sa forme solide. Il est souvent utilisé dans des mélanges avec d’autres explosifs.

Les explosifs secondaires composites

Les explosifs secondaires composites sont dérivés des divers types d’explosifs exposés ci-dessus et combinés dans des substances plus efficaces, répondant à des exigences particulières de stabilité et de fiabilité.

Dans cette catégorie se trouvent les explosifs militaires, qui diffèrent essentiellement des explosifs commerciaux par des mélanges mieux adaptés aux opérations en situation difficile et par leur conditionnement. Parmi ceux-ci, un explosif composite d’origine militaire souvent utilisé par les terroristes est le C-4, environ 20% plus efficace que le TNT. Malléable, il peut être facilement dissimulé.

Moins en raison de sa puissance que de sa faible signature odorante, le Semtex-H, produit à Semtin(1), en République Tchèque, est réputé particulièrement dangereux. Durant quelques années, la détection du Semtex-H avec des appareils de détection n’était pas possible en Occident. Selon le président tchèque Vaclav Havel, la Tchécoslovaquie aurait livré 2 000(4) tonnes de Semtex-H à la seule Libye, mais de grandes quantités de cet explosifs auraient également été livrées à l’Irak et à la Syrie, ainsi qu’à certaines organisations terroristes. A titre d’illustration, la bombe qui a fait 284 blessés dans la discothèque « La Belle », à Berlin, le 5 avril 1986, ne comptait « que » 1,7 kg de Semtex-H.

Engins explosifs_Explosifs composites

Après le raid de représailles américain contre Tripoli, en avril 1986, (Opération Eldorado Canyon), la Libye a accéléré et accru de manière massive son soutien matériel à divers mouvements terroristes européens, dont l’IRA. Ainsi, l’IRA a importé quelques 6 tonnes de Semtex-H en République d’Irlande entre 1984 et 1987, dont environ la moitié a été saisie par les forces de l’ordre, mais le reste semble encore être dans des caches ou avoir été cédé à d’autres mouvements terroristes. Ainsi, l’ ► Irish National Liberation Army (INLA), lors d’un attentat à Belfast en Avril 1998 semble avoir utilisé pour la première fois du Semtex. Il est vraisemblable que la real Irish Republican Army (rIRA), ait « hérité » d’une partie de l’arsenal de l’IRA à la suite de l’engagement de cette dernière dans le processus de paix.

Tous les stocks de Semtex-H n’ont pas complètement été recensés, malgré les efforts du gouvernement tchèque dès la chute du communisme pour lutter contre le terrorisme. Notamment, on présume que l’attentat de Cosa Nostra(5) du 19 juillet 1992 contre le juge Paolo Borsellino a été effectué avec du Semtex.

Selon certaines informations non-confirmées, l’Irak aurait été en mesure de fabriquer du Semtex-H. Le gouvernement tchèque, afin de collaborer sur le plan international à la lutte contre le terrorisme, a imposé l’adjonction de substances permettant la détection du Semtex.

Explosifs improvisés

Les explosifs les plus fréquemment utilisés sont d’origine commerciale ou militaire, mais les terroristes, particulièrement en Algérie et en Palestine, utilisent également des explosifs improvisés. Le degré d’efficacité de ces explosifs dépend des capacités technologiques des mouvements terroristes. Quelques mouvements terroristes, comme l’IRA, disposent de leurs propres laboratoires de fabrication pour des explosifs puissants.

L’un des composants les plus répandus est le nitrate d’ammonium produit utilisé comme engrais dans l’agriculture. Il a été utilisé lors de l’attentat d’Oklahoma City (19 avril 1995), qui a fait 160 morts. Le terroriste ► UNABOMBer utilisait de la poudre pour munitions d’armes légères ou un mélange de nitrate d’ammonium et de poudre d’aluminium (AN/AL ou Ammonal). L’ammonal est utilisé en Palestine comme explosif secondaire, associé à du TATP comme explosif primaire. Ce mélange est relativement courant auprès des terroristes. L’ETA basque l’a utilisé pour la première fois le 25 avril 1986 pour un attentat à la voiture-bombe dans la rue Juan Bravo.

Engins explosifs_Emploi des explosifs

Méthodes d’emploi des explosifs. Le choix de la méthode dépend du type d’explosif, de l’environnement et du type d’effet que l’on recherche.

En juin 2003, la Grèce intercepte et saisit la cargaison du cargo « Baltic Sky », destinée au Soudan comportant 680 tonnes de nitrate d’ammonium. Il n’a cependant pas été démontré que ce produit était destiné à des fins illicites.

Les Palestiniens utilisent du TATP (peroxyde d’acétone) dont les composants peuvent se trouver facilement dans le commerce sans éveiller l’attention : le peroxyde d’hydrogène utilisé pour blondir les cheveux et l’acétone utilisé pour retirer le vernis à ongles. Comme détonateurs, les ingénieurs du ► Hamas utilisent des ampoules électriques, dont le verre a été retiré. Surnommé « la Mère de Satan », le TATP est un explosif particulièrement instable, dont la fabrication est dangereuse. Il doit être compressé et fondu sous forme liquide pour être rendu plastique : deux opérations particulièrement risquées. On estime qu’environ 40 Palestiniens ont été tués dans le processus de fabrication du TATP, néanmoins, deux spécialistes du Hamas, Jassar Samaru et Nassim Abou Rouss, ont réussi à maîtriser sa fabrication. Un atelier de fabrication de TATP a été mis à jour dans la casbah de Shekhem le 21 février 2003. Les forces de sécurité israéliennes auraient également trouvé du TATP dans le camp d’Askhar, près de Naplouse, et dans un bâtiment de la ► Force 17, à Ramallah. Le 1er septembre 2003, c’est également du TATP qui a causé l’explosion dans la maison de Mohammed el-Omari, impliqué dans les attentats de Casablanca du 16 mai 2003 : des résidus provenant de la fabrication d’explosifs se sont accumulés dans les canalisations d’eau pour exploser avec l’assèchement des tuyaux. Le TATP est fréquemment utilisé comme explosif primaire.

Un autre explosif primaire qui peut être produit relativement facilement est le HMTD (HexaMéthylèneTripéroxyDiamine), plus puissant que le TATP.

En été 2006, le Service de Sécurité britannique (MI-5) et Scotland Yard auraient découvert un complot visant à faire exploser plusieurs avions en vol des compagnies United Airlines, American et Continental Airlines à partir d’explosifs « binaires ». Des commandos se seraient infiltrés comme passagers dans ces avions munis de composants liquides anodins et inoffensifs, qu’ils auraient assemblés en vol pour produire du TATP ou du HMTD. Le projet apparaît peu réaliste et difficilement réalisable techniquement compte tenu des équipements nécessaires et de l’instabilité des composants lors de la fabrication. Apparemment, cet attentat a été « éventé » dans une phase de projet et les diverses arrestations n’ont pas pu apporter de preuves matérielles de sa faisabilité.(6)

Un intérêt particulier des explosifs improvisés — et particulièrement du TATP — est que leur détection par des chiens est difficile, contrairement à d’autres explosifs plastic « conventionnels ».

Des explosifs relativement efficaces peuvent être réalisés avec des substances courantes telles que l’aspirine (pour produire de la mélinite, utilisée par l’IRA) ou l’ urine.

En 1991, 46 pays ont signé la « Convention sur le marquage des explosifs plastiques à des fins de détection »(7) qui impose l’inclusion de certaines substances chimiques (marqueurs) dans les explosifs afin d’en faciliter la détection par des moyens électroniques.

2) Bombes et engins explosifs

Utilisées depuis le XIXe siècle avec des résultats variables, les bombes sont devenues l’une des armes traditionnelles de la terreur. Elles sont souvent appelées « engins explosifs improvisés » dans le jargon militaire moderne.(8) Avec le développement des techniques d’engagement des engins explosifs, notamment en Irak et en Afghanistan, une nomenclature nouvelle est apparue pour les définir :

  • Vehicle-borne Improvised Explosive Device (VBIED) (Engin explosif improvisé monté sur véhicule), qui comprend les voitures piégées et les véhicules-bombes ;
  • Victim Activated lmprovised Explosive Device (VAIED) (Engin explosif improvisé activé par la victime), qui sont essentiellement les pièges ;
  • Remote Controlled Improvised Explosive Device (RCIED) (Engin explosif improvisé télécommandé), qui couvre l’ensemble des systèmes explosifs mis à feu à distance (par télécommande, téléphone portable, etc.)
  • Road-Side Improvised Device (RSIED) (Engin explosif improvisé sur le bas-côté des routes), qui sont les engins explosifs placés sur le bas-côté d’une route et qui explosent au passage d’une cible. On l’appelle également Roadside Bomb.

Engins tactiques et stratégiques

Tous les engagements d’engins explosifs n’ont pas la même portée et le même objectif. La perception occidentale qui veut que le terrorisme cherche à maximiser les dégâts et pertes humaines tend à mettre un voile sur les réels objectifs des explosions.

La notion d’engins tactiques ou stratégiques a été initialement développée par le groupe terroriste le plus expérimenté en matière de bombes : l’IRA provisoire. En effet, parfaitement structuré et sensible à la dimension politique de son action, l’IRA a su détecter que l’emploi de bombes peut donner lieu à des stratégies subtiles.

Les engins explosifs peuvent être tactiques, c’est-à-dire chercher à atteindre des objectifs ponctuels et limités, comme l’élimination d’une personne précise ou une embuscade contre une patrouille militaire. Ils peuvent également être stratégiques et chercher à entretenir un climat général de terreur, à démontrer une capacité à conserver l’initiative ou simplement des capacités opérationnelles. Plus que la taille, c’est l’objectif qui détermine le caractère tactique ou stratégique d’une bombe.

Engins explosifs_Categorisation des engins explosifs

 

Ils peuvent utiliser des grenades ou d’autres engins explosifs improvisés. Parmi ces derniers, le plus courant est la « pipe-bomb » (« bombe-tuyau ») réalisée à partir d’éléments de plomberie. Ces engins ont été très largement utilisés en Irlande du Nord. Un tel engin a explosé le 22 août 2003 sur le périphérique « Uspenskoye » de Moscou. Il comprenait l’équivalent de 200 grammes de TNT et était déclenché par une mèche lente de 7-10 minutes. L’engin a fait un cratère de 80 cm de profond et de 2,5 m de diamètre, mais n’a pas fait de blessés.

Il est également possible de « transformer » une bombe tactique en un engin stratégique. En Irlande du Nord, par exemple, on a fréquemment engagé des bombes en deux temps: une première bombe de faible puissance explose faisant quelques blessés, dans un second temps, lorsque les curieux et les forces de sécurité se sont rassemblées à l’endroit de l’explosion, une seconde bombe de plus grande puissance est déclenchée, causant encore plus de victimes. Le ► Hezbollah, au Sud-Liban, utilise aussi cette technique, en dirigeant la première explosion contre une patrouille israélienne, et une seconde explosion contre ceux qui lui viennent en aide.

Ces attentats aveugles et meurtriers sont généralement pratiqués par des mouvements, groupes ou groupuscules peu dépendants d’un soutien populaire.

Stratégiquement, l’objectif des bombes n’est pas (toujours) de provoquer un maximum de morts, mais de montrer que l’initiative reste auprès des terroristes, qu’ils sont capables de frapper n’importe où avec les moyens qu’ils ont choisi et qu’ils sont ainsi maîtres du jeu. La terreur n’est alors pas provoquée par l’horreur, mais par le sentiment d’impuissance face à ce type de menace.

En Espagne depuis la fin des années 90, le terrorisme de l’ETA rencontre une opposition toujours plus grande, qui se traduit par un recul de son soutien politique. L’ETA adapte donc son concept opératif: Ses attentats minimisent le nombre de victimes. Minutieusement préparés, ils sont annoncés à la police quelques minutes avant exécution. Ainsi, l’organisation continue à manifester sa pleine capacité opérationnelle, mais ne subit pas le contrecoup médiatique de sa violence. De plus, en rendant le « succès » de la police dépendant de ses propres informations, elle démontre qu’elle reste pleinement maîtresse du jeu.

L’objectif stratégique de mettre l’accent sur la capacité de frapper, plutôt que sur la frappe elle-même n’est pas nouveau. Déjà l’IRA provisoire avait développé au début des années 70 un type d’engin spécifique pour ce but le « Castle Robin ». Il s’agissait d’un engin présentant toutes les caractéristiques d’un engin explosif, mais « destiné » à être désamorcé.

La stratégie des forces de l’ordre pourrait être de jouer sur cet effet et de pousser les terroristes à démontrer leur capacité de frapper plutôt que de frapper effectivement. Ainsi, à défaut de réduire la potentialité de risque, on réduirait le risque lui-même, ce qui est déjà un progrès, particulièrement pour les victimes innocentes. Cette stratégie pourrait parfaitement applicable au terrorisme islamiste (voir ► Djihad). Or, la plupart des pays affectés par la menace terroristes (notamment Israël et les Etats-Unis) semblent « jouer » sur la violence pour cristalliser la volonté de combattre leurs adversaires.

Envois piégés (VAIED)(9)

Les lettres et colis piégés ont été utilisés par l’IRA, quelques mouvements palestiniens, et le Mossad israélien, pour ne mentionner que les campagnes les plus connues. Une place particulière dans ce domaine est occupée par ► UNABOMBer qui a perpétré au moins 16 attentats entre 1978 et 1996.

Malgré leurs faibles dimensions, les envois piégés peuvent le plus souvent être catégorisés comme stratégiques. L’expédition d’envois piégés « tous azimuts » et ne visant pas une personne en particulier a le plus souvent pour objectif de faire pénétrer l’insécurité dans la sphère intime des individus, et s’inscrit donc dans un contexte stratégique. C’est l’exemple des envois de lettres piégées par ► Septembre Noir en 1970 à différents organes officiels israéliens. Les envois étant le plus souvent ouverts par des secrétaires ou du personnel subalterne, l’objectif d’une telle campagne est davantage de créer un climat de terreur que d’éliminer une cible particulière.

Il en est tout autre de la longue campagne d’attentats menée par ► UNABOMBer qui visait des personnes spécifiques, souvent des membres du monde académique, à leur domicile. Il s’agit ici d’attentats qui pourraient être qualifiés de tactiques s’ils s’inscrivaient dans le cadre d’une lutte avec un objectif stratégique clair. En l’occurrence, l’auteur était un psychopathe et la finalité des attentats était plus criminelle que politique.

Peut être qualifiée de tactique la campagne de lettres piégées adressées aux offices américain et londonien du journal saoudien al-Hayat en décembre 1996 et janvier 1997 (en tout 16 lettres ont été expédiées à divers destinataires).

Les envois piégés effectués par les services de renseignements israélien en juillet 1956 au colonel Moustafa Hafez (chef du renseignement militaire égyptien à Gaza et responsable de l’engagement des feddayin contre Israël) et au colonel Salah Moustafa, attaché militaire égyptien à Amman et lui aussi responsable de l’envoi de feddayin, constituent aussi une campagne à caractère tactique. Les envois étaient alors des livres piégés, remis de main à main par un agent double.

Souvent les envois piégés sont détectables par la qualité de l’enveloppe ou de l’emballage, par des lieux d’origine insolites ainsi que par des adresses mal orthographiées. Le libellé de l’adresse est un indice, mais non un critère absolu. L’expérience montre que les terroristes sont souvent cultivés et maîtrisent souvent parfaitement des adresses complexes.

Les mécanismes de déclenchement se sont raffinés. Des déclencheurs mécaniques de ► Septembre Noir, on est passé aux déclencheurs électriques du Mossad dans les années 80, au déclencheur utilisant des cartes de Noël électroniques contre le journal al-Hayat en 1997.

Le groupe italien ► Cinque C s’est spécialisé dans l’envoi piégé. Les divers attentats commis en décembre 2002 sont tous sur le même modèle. Dans chaque attentat, les 100 grammes d’explosifs improvisés (avec du désherbant et du chlorate de sodium) étaient cachés dans le livre « La vie quotidienne des premiers chrétiens » de A. Hammond évidé. Ce type d’envoi piégé à déclenchement électrique est largement connu et sa fabrication était déjà décrite dans les manuels des agents du SOE(10) britannique opérant en zone occupée durant la seconde guerre mondiale.

Véhicules piégés et véhicules-bombes (VBIED)(11)

Assez symptomatiquement dans la lutte actuelle contre le terrorisme, qui considère davantage les effets que la finalité de l’action terroriste, on ne fait généralement par de différence entre la voiture piégée et la voiture-bombe. Ainsi, on les désigne collectivement par l’abréviation anglo-saxonne de VBIED, en occultant ainsi le fait que ces deux types d’attentat peuvent avoir une signification stratégique très différente.

L’emploi de véhicules comme plateforme pour des bombes s’est développé en Irlande du Nord et au Moyen Orient. Durant le conflit libanais (1976-1990), pas moins de 3 641 véhicules ont explosé tuant 4 386 personnes et en blessant 6 784 autres.(12) Les véhicules-bombes peuvent être utilisés comme moyen tactique ou stratégique. Le véhicule-bombe est stratégique lorsqu’il est utilisé de manière indiscriminée et que l’explosion ne vise pas une personne en particulier, mais une foule ou des installations et que la finalité est d’influencer des comportements ou d’affaiblir la crédibilité du gouvernement. L’attentat contre le quartier-général de l’ONU à Bagdad ou contre l’Ayatollah Mohammad Barr Hakim à Najaf est typiquement de nature stratégique. Lorsque le véhicule-bombe est utilisé en embuscade, c’est la nature de la « cible » qui donne à l’attentat son caractère tactique ou stratégique.

Les véhicules piégés sont plus ciblés et visent — en général — l’occupant du véhicule. Ils tombent donc le plus souvent dans la catégorie des engins tactiques. Toutefois, dans ce cas, c’est la personne visée et son importance qui détermine le caractère tactique ou stratégique de l’attaque. La tentative d’attentat contre José Aznar, le 19 avril 1995, a les caractéristiques d’un attentat « tactique », mais par la nature de l’objectif, il s’agit bien d’un attentat de type stratégique.

Engins explosifs_Voiture piegee

Engins explosifs_Voiture-bombe

L’attentat à la voiture piégée du 17 octobre 1981 contre le commandant des Royal Marines, le lieutenant-général Sir Steuart Pringle est de nature tactique. La bombe a été placée sous l’aile avant droite du véhicule quelques secondes avant que le général ne prenne sa voiture. L’explosion l’a privé de sa jambe. Un autre exemple d’attentat tactique à la voiture piégée est l’attentat contre Mohammed Djihad Djibril, fils du chef du ► Front Populaire de Libération de la Palestine ­Commandement Général (FPLP-CG), le 22 mai 2002, vraisemblablement commis par le Mossad. L’élimination de José Javier Mtigica Astibia, élu de l’Union du Peuple de Navarre, le 14 juillet 2001 à Leitza devant son domicile par l’  ► Euskadi Ta Askatasuna (ETA) avec 3 kg de Titadine dans son véhicule est aussi de nature tactique.

Certains groupes terroristes se sont spécialisés dans la fabrication d’engins explosifs sophistiqués. C’est le cas de l’ ► IRA Provisoire, de l’ ETA basque et du ► Hezbollah au Sud-Liban.

L’attentat à la bombe le plus meurtrier de ces dernières années est l’attentat de Bali du 12 octobre 2002, qui combine trois explosions :

  • La première explosion s’est produite au Paddy’s Club Café, Legian Street 59, Kuta, à 23h08. Il s’agit d’un attentat-suicide avec des explosifs de type TNT et RDX et avait probablement pour objectif d’attirer le plus de gens possible dans la rue afin de causer un maximum de victimes.
  • La deuxième explosion a lieu 29 secondes plus tard (23h08’29”) devant le Sari Club Café, Legian Street 60, Kuta, au moyen d’une voiture-bombe avec une grande quantité d’explosifs improvisés de faible puissance (chlorate, chlorate de potassium, nitrate et TNT). Elle a laissé un cratère de 4 m de diamètre et a causé des dégâts dans un rayon de 100-200 m.
  • La troisième bombe explose deux secondes plus tard (23 h 08’31”) à Jalan Raya Puputan Renon, à Denpasar (à 20 km environ au nord-est de Kuta), à 100 mètres du consulat américain. Elle utilise un explosif puissant (TNT) déclenché par un téléphone portable Nokia 5110(13).

Le bilan de l’attentat s’élève à 509 victimes, dont 192 morts, 58 bâtiments, 19 voitures et 32 motos endommagés.(14)

Attentat par procuration

L’attentat à la bombe par procuration (proxy bombing) est une technique qui a été largement utilisée par l’IRA irlandaise. Il s’agit essentiellement de contraindre un individu à convoyer une bombe à proximité de l’objectif. Le plus souvent, il s’agit d’une voiture-bombe (et non voiture piégée) que le conducteur — étranger à l’organisation terroriste — est contraint sous chantage de conduire jusqu’à l’objectif. Une variante de cette technique est de dissimuler un engin stratégique dans un véhicule à l’insu de son propriétaire.

Une autre forme d’attentat par procuration, dont l’exemple n’est pas lié au terrorisme — mais pourrait le devenir — est donnée par l’attaque d’une banque, le 28 août 2003, à Erie (Pennsylvanie), par un homme qui a une bombe attachée à son cou par un collier en métal. Quelques minutes après son arrestation, où il déclare aux policiers qu’on l’a forcé à cette action, la bombe explose.

Engins explosifs_Attentats par procuration en Irlande du Nord (octobre 1972-avril 1974)

Source : Revue Internationale de Défense, 1974

Embuscade (RSIED)

Les engins explosifs sont souvent utilisés comme moyen d’embuscade. Il s’agit alors le plus souvent d’attentats de type tactique. Sous sa forme la plus simple ­mais également la plus aléatoire — on utilise des mines antichars.

Suivant l’exemple de l’IRA, le ► Hezbollah a développé dès 1993 des bombes activées par radio, placées sur le côté de la route et mises à feu lors du passage d’une patrouille.(15) Probablement conçues et fabriquées en Iran, ces bombes sont essentiellement de l’explosif coulé dans une enveloppe de fibre de verre ayant la forme et la couleur d’un rocher, et muni d’un dispositif de mise à feu par radio.

Engins explosifs_Embuscade en deux temps au moyen de RSIED

Attaque en deux temps menée le 22 octobre 2003 par le Conseil du Commandement des Moudjahiddin contre des troupes américaine sur la route Fallujah Bagdad. Les 10 RSIED en noir sur le croquis sont destinées aux troupes qui viennent en aide des premières victimes. La longueur totale du dispositif d’embuscade est de 360 m environ (dessin du dispositif des mines n’est pas à l’échelle).

La principale difficulté des embuscades au moyen d’engins explosifs est d’avoir un déclenchement au moment voulu, particulièrement lorsqu’il s’agit d’un véhicule. A 60 km/h, une voiture n’est seulement que durant 0.3 secondes environ dans l’axe d’un engin explosif. Plusieurs solutions (qui peuvent être combinées) sont possibles :

  • Créer une explosion si forte que la distance entre la bombe et la cible devient sans importance. L’exemple le plus célèbre en est sans doute l’attentat contre l’amiral Luis Carrero Blanco, le 20 décembre 1973, avec 100 kg d’explosifs dissimulés sous la route à partir d’un tunnel creusé clandestinement durant près d’une année. C’est également une solution de ce type qui a été choisie dans l’attentat contre Rafik Hariri à Beyrouth, le 14 février 2004 ;
  • Utiliser des systèmes de mise à feu déclenchés par le véhicule lui-même, par rupture d’un faisceau infrarouge, par déclenchement mécanique (rupture de fil) ou par établissement d’un contact électrique. Cette méthode a été utilisée le 30 novembre 1989, par le « Kommando Wolfgang Beer » de la ► Rote Arme Fraktion contre la Mercedes d’Alfred Herrhausen, directeur de la Deutsche Bank, à Bad Homburg utilisait un interrupteur photoélectrique infrarouge et une charge explosive placée sur une bicyclette appuyée contre une palissade. En passant, la Mercedes a coupé le rayon infrarouge et déclenché la bombe, placée à droite de la route, côté passager. Le 27 juillet 1990, un dispositif similaire, mais avec un lance-roquettes antichars, est utilisé contre la BMW de Hans Neusel, Secrétaire d’Etat du Ministère de l’Intérieur, près de Bonn ;
  • Utiliser un système de déclenchement à très grande vitesse (signal radio ou signal lumineux) et à grande fiabilité. Dans ce dernier cas, l’engin est généralement déclenché « à vue » (c’est-à-dire que celui qui déclenche la mise à feu a un contact visuel avec la cible. Il doit donc utiliser des points de repères naturels ou placés par lui afin de déclencher l’explosion au bon moment ;
  • Stopper le véhicule. L’attentat contre le général Frederick J. Kroesen, commandant des forces américaines en Europe, le 15 septembre 1981, a été effectué au moyen d’un lance-roquettes antichars RPG-7, alors que l’un des terroristes prenait le contrôle des feux de circulation afin de maintenir le véhicule du général arrêté.

L’embuscade à l’explosif est la forme d’attentat est la plus courante en Irak. Entre mai 2003 et juillet 2005, les forces armées américaines ont perdu quelque 199 militaires à cause d’embuscades l’explosif. L’embuscade elle-même vise de préférence des colonnes de véhicules transportant des matières inflammables (carburants) afin d’avoir un impact tactique et médiatique plus important.(16)

Explosively Formed Projectiles (EFP)

Une forme particulière de bombe, située entre l’engin explosif et le lance-missile est le projectile formé par explosion (EFP). Basé sur le principe de la charge creuse, connu depuis la seconde guerre mondiale, l’EFP est une arme particulièrement efficace contre les véhicules. Alors qu’une charge creuse conventionnelle est destinée à perforer un blindage en concentrant le flux de l’explosion sur un point donné d’un blindage et ainsi le perforer, l’EFP concentre l’explosion sur une plaque d’acier qui est projetée en se déformant et peut ainsi traverser des plaques de blindage à plusieurs mètres de distance, avec toutefois une faible précision.

Engins explosifs_Explosively Formed Projectiles (EFP) - Principe de fonctionnement

Les EFP sont apparus comme une menace nouvelle pour les forces engagées en Irak et en Afghanistan, car ils peuvent être placés à distance de la route et sont donc plus difficilement détectables. Par ailleurs, leur capacité à traverser des blindages légers leur confère un impact psychologique non-négligeable.

Le diamètre de la plaque de déformation est généralement de l’ordre de 20 cm. Des exemplaires de 30 cm de diamètre ont été découverts à Sa’ ada (Irak) en octobre 2007.

Les bombes humaines

Les bombes humaines sont des individus qui acceptent de se sacrifier pour une cause et se font exploser dans le but de tuer d’autres personnes. La technique de la bombe humaine(17) a surtout été utilisée par les combattants tamouls au Sri Lanka.

Toutefois, les bombes humaines palestiniennes sont les plus connues. La technique des bombes humaines a également fait son apparition en Chine, le 2 octobre 2002, dans la ville de Guilin (province de Guangxi) avec une tentative d’attentat-suicide.

Entre 1980 et 2001, on a enregistré 188 attaques-suicide dans le monde, dont 75 du fait des ► Tigres de Libération de l’Eelam Tamoul (LTTE). Statistiquement, on peut constater que :

  • Dans 179 cas, les attaques se sont déroulées dans le cadre d’une campagne orchestrée avec un objectif clair. Dans seuls de rares cas, les attentats sont le fait d’individus isolés, hors d’un cadre stratégique.
  • Le cadre stratégique de ce type d’attaque est presque exclusivement lié à un objectif indépendantiste, d’autodétermination ou d’affirmation identitaire associé à la revendication du départ d’une force occupante. Ceci couvre également l’attentat du 11 septembre 2001, qui avait comme justification essentielle la présence américaine en Arabie Saoudite. On observe bien évidemment le même phénomène en Israël.
  • Ces attentats touchent presque exclusivement les pays dont le comportement est considéré comme impérialiste. Sept pays drainent ce type d’attentats : les Etats-Unis, la France, l’Inde, Israël, la Russie, le Sri-Lanka et la Turquie.(18)

Les attaques par bombe humaine sont les plus meurtrières et les plus efficaces. Entre 1980 et 2001, les attaques-suicide ont constitué 3% des attentats terroristes, mais ont occasionné près de la moitié des victimes. Outre l’attentat du 11 septembre 2001, les plus célèbres sont l’attaque du quartier-général des marines américains à Beyrouth, le 23 octobre 1982, avec 2 200 kg d’explosifs chargés sur un camion, et qui a fait 241 victimes, suivi de peu par l’attentat contre le quartier-général des forces françaises, le « Drakkar », avec 820 kg d’explosifs, qui a fait 58 victimes. Les deux attaques ont été menées en coopération par le ► Hezbollah et le ► Djihad Islamique.

L’organisation d’une campagne d’attentats à la bombe commence par le recrutement du volontaire. Essentiellement recrutés dans les milieux islamiques durant les années 90, les bombes humaines de la seconde Intifada sont recrutées dans tous les milieux sociaux. L’effet de la stratégie israélienne a été de faire glisser « l’esprit de sacrifice » des milieux islamiques (► Hamas, ► Djihad Islamique) aux milieux séculiers (► Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa, etc.). Le recrutement touche toutes les classes d’âges. Le plus jeune « martyr » palestinien avait 16 ans, mais les forces de sécurité ont arrêté des volontaires de 13 ans ! Le recrutement est ciblé : on cherche des Palestiniens ayant un permis de travail en Israël et plus rarement des Arabes israéliens.

Les ceintures-bombes utilisées sont fabriquées de manière artisanale dans de petits ateliers. Elles sont faites au moyen de TATP, un ► explosif qui peut être moulé pour former une ceinture explosive. On utilise également du TNT, plus puissant, mais qui ne peut pas être moulé de la même manière. On observe deux types de « ceintures » :

  • Les ceintures composées de plusieurs « pipe-bombs » reliées entre elles et assemblées dans les poches d’une ceinture ventrale.
  • Les ceintures faites de plaques moulées et glissées dans la doublure des vêtements.

La capacité létale de la bombe est en soi généralement faible en raison de la faible quantité d’explosifs qui peut être transportée discrètement. Afin d’accroître les effets de l’explosion, on ajoute des fragments réalisés au moyen de billes d’acier de diamètre 3-7 mm, des petits écrous (assemblés et collés sur une feuille de carton ou glissés sur un fil de fer) ou des segments de fil de fer de fort diamètre.

Les attentats-suicides ne sont pas nécessairement moins coûteux que d’autres formes d’attentats à la bombe. L’acheminement du terroriste vers son objectif nécessite une infrastructure importante et plusieurs véhicules (souvent volés). Par ailleurs, certaines organisations, comme le Hamas ou le Hezbollah s’engagent à soutenir financièrement les veuves et les orphelins d’un martyr. Pour le Hamas, le coût moyen d’une bombe humaine serait de US$ 142.29, auquel s’ajoute un soutien financier à la famille compris entre US$ 2 800 et 5 000 (19), qui renforce encore la base populaire du mouvement.

Au plan strictement opérationnel, le « bénéfice » de la bombe humaine, est que la bombe reste « sous contrôle » jusqu’à son explosion et donc presque toujours « efficace ». Au plan stratégique, elle montre la détermination de l’organisation terroriste et de ses militants. Pour cette raison, les mouvements palestiniens n’hésitent pas à enregistrer une cassette vidéo de chaque chahid, juste avant son acte, qui transmet un message qui a valeur d’ « exemple » pour d’autres candidats. La mort n’est plus associée à la notion de défaite, mais à celle de victoire. Ainsi, les notions traditionnelles (symétriques) du combat qui font que la victoire est associée à l’élimination de l’adversaire, sont rompues. Dans cette situation, où les terroristes ne craignent plus la mort, voire la recherchent, lorsque la stratégie occidentale, elle, se résume à chercher à éliminer des individus prêts à mourir. La notion de dissuasion, encore très forte dans la pensée militaire occidentale se trouve alors battue en brèche. (voir ► djihad)

Les bombes télécommandées (RCIED)(20)

Initialement, la technologie des bombes télécommandées a été une spécialité de l’Armée Républicaine Irlandaise (IRA), puis de l’ ► Euskadi Ta Askatasuna (ETA) basque. Dès 1972, en Irlande du Nord, la brigade de South-Armagh de l’IRA disposait de détonateurs pouvant être activés par radio. Fonctionnant initialement sur la fréquence de 27 MHz, ce système a rapidement été l’objet de contre-mesures britanniques, qui a conduit à un changement permanent des fréquences des détonateurs qui pouvaient alors être même déclenché par les émissions radio de la police elle-même.

Dès le début des années 80, au Moyen-Orient, cette technologie a été rapidement assimilée par le ► Djihad Islamique, vraisemblablement acquise à travers les combattants palestiniens formés par l’IRA dans des camps en Libye. Si la technologie des bombes ces trente dernières années a bénéficié des progrès de l’électronique, la technologie des bombes a été plus évolutionnaire que révolutionnaire.

L’évolution récente des systèmes de mise à feu en Irak montre une grande adaptabilité des techniques des terroristes, mais sans sophistication technologique particulière. Au contraire, on observe plutôt une tendance à la simplicité, qui diminue la vulnérabilité aux contre-mesures électroniques américaines. Dans leur ordre d’apparition, voici les diverses techniques de mise à feu apparues en Irak entre 2004 et 2007 :

  • Systèmes à plateau de pression, les plus « classiques », largement utilisés en Afghanistan contre les Soviétiques, il s’agit simplement de deux plaques métalliques mises en contact par le poids du véhicule. Souvent confectionnés avec des boites de conservation en plastique, ces systèmes sont très efficaces, simples, mais relativement facilement détectables ;
  • Systèmes de radio à basse puissance, utilisant des radio-commandes de jouets ou de carillon de porte d’entrée. Ces systèmes sont simples à réaliser mais également très faciles à brouiller ;
  • Systèmes de radio à haute puissance, utilisant des talkies-walkies ou des téléphones sans fil à longue portée ;
  • Systèmes à infrarouge passif de trois sortes :
    – Les télécommandes infrarouge d’appareils électrique,
    – Les systèmes infrarouge à rupture de faisceau (système utilisé par la ► Rote Arme Fraktion (RAF) contre Alfred Herrhausen, président de l’association des banquiers allemands, le 30 novembre 1989),
    – Les systèmes de détection de mouvements à infrarouge, habituellement utilisés pour activer un éclairage. Dans ce cas, comme dans le cas précédent, c’est donc la victime qui active l’explosion de l’engin;
  • Systèmes à téléphones portables. Les attentats à la bombe du 12 octobre 2002 à Bali, du 12 mai 2003 à Riyad et du 4 août 2003 à Djakarta ont été déclenchés par la sonnerie ou le vibrateur d’un téléphone portable relié à un détonateur électrique. En 2005-2006, c’est aux Philippines, en Indonésie et en Thaïlande que l’usage de ce type déclenchement est le plus courant. L’avantage du téléphone portable est évidemment qu’il peut être déclenché depuis n’importer quel point du globe. Son inconvénient majeur est d’être tributaire de la qualité du réseau téléphonique. Ainsi, pour les explosions multiples, si la première explosion peut être réalisée avec une certaine certitude, il n’en est pas de même pour les explosions suivantes, que la saturation du réseau peut bloquer.
  • Systèmes à déclenchement mécanique ou manuel. Le plus simple à réaliser et le plus difficile à contrer avec des systèmes de brouillage électroniques.
  • Systèmes à déclenchement avec flash photographique, qui utilisent les systèmes de déclenchement simultané de flashs photographiques. Ces systèmes couramment utilisés par les photographes pour déclencher simultanément plusieurs flash photographiques, permettent un déclenchement à distance et immédiat d’un engin électrique doté d’une cellule photoélectrique couplée à un déclencheur électronique. Déjà utilisé part l’IRA dans les années 90, ce système est très difficile à contrer.

Dans un premier temps, les forces de sécurité (tant en Ulster qu’au Sud-Liban) ont pu, par exploration électronique, déterminer les fréquences de déclenchement des bombes, et ainsi faire exploser prématurément bon nombre d’entre-elles. Le Hezbollah a rapidement équipé ses bombes d’un système de codage rendant plus difficiles les contre-mesures israéliennes, puis les bombes ont été équipées de systèmes d’allumage à saut de fréquence rendant encore plus complexe les opérations de mise à feu prématurée par les forces de sécurité. Rapidement, les Israéliens au Sud-Liban ont développé des systèmes de brouillage électronique afin de perturber les émissions radio du Hezbollah.

Plus récemment, la généralisation de la technologie du téléphone portable a permis de développer des dispositifs d’allumages peu coûteux, faciles à mettre en oeuvre, flexibles et précis. Les attentats à la bombe du 12 octobre 2002 à Bali, du 12 mai 2003 à Riad et du 4 août 2003 à Djakarta ont été déclenchés par la sonnerie ou le vibrateur d’un téléphone portable relié à un détonateur électrique. En 2005-2006, c’est aux Philippines, en Indonésie et en Thaïlande que l’usage de ce type de bombes est le plus courant. En Thaïlande, depuis novembre 2005, aucun appareil téléphone mobile non enregistré ne peut fonctionner dans les provinces de Narathiwat, Pattani et de Yala. A la fin 2005, seulement 8 millions de mobiles avaient été enregistrés sur un total de 21,5 appareils estimés être utilisés dans le pays.

Cette technologie a été également utilisée par le ► Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC) jusqu’en décembre 2005, tandis qu’un atelier de fabrication de ce type de bombes a été démantelé à Zemmouri (Wilaya de Boumerdès) en novembre 2005.

En Irak, les insurgés ont développé la technique des « Pop and Drop bombs ». Il s’agit en substance de jeter sur la chaussée une bombe à partir d’une voiture circulant juste devant un convoi. Ainsi, il devient pratiquement impossible d’identifier une menace à l’avance.

Les attentats multiples

Une forme caractéristique d’attentat stratégique est l’attentat multiple utilisé depuis le milieu des années 90 par des groupuscules islamistes. Il vise rarement un objectif précis et a pour objectif de démontrer l’ubiquité de la menace et le caractère dérisoire des mesures de protection. Paradoxalement, ce mode d’action n’est pas toujours le plus meurtrier.

L’attentat multiple est généralement attribué aux mouvements islamistes associés à « ► Al-Qaïda ». Il est pratiqué avec plusieurs bombes explosant simultanément de manière télécommandée (Bali — 12 octobre 2002) ou avec des commandos-suicide coordonnés (Madrid — 11 mars 2004, ou Londres — juillet 2005). Cette forme d’attentat ne semble pas toujours être destinée à causer un maximum de victimes, mais elle est certainement conçue avec des redondances pour être très difficilement « stoppable » et pour constituer un « succès stratégique » dans tous les cas de figure. Ils procèdent de la même « logique » que l’attentat du 11 septembre 2001 à New-York et Washington DC où la démonstration de la capacité de frapper est plus importante que le nombre de victimes en soi.

Une forme élaborée de l’attentat multiple — et probablement annonciatrice de nouvelles techniques — a secoué le Bangladesh le 17 août 2005 avec l’explosion quasi-simultanée de quelque 350 bombes dans une cinquantaine de villes du pays. Malgré son caractère spectaculaire, l’attentat revendiqué par le ► Jama’atul Mujahedeen Bangladesh (JMB) n’a fait « que » 2 victimes et environ 125 blessés. Les bombes étaient déclenchées par des téléphones portables activés à travers un logiciel de téléphonie par Internet (du type Skype). Chaque appareil avait un nom distinct (XXX1, XXX2, XXX3, etc.) et avait été programmé à partir d’un ordinateur-maître situé à Tripoli au Liban. Il suffisait ensuite d’effectuer un appel sur Internet à partir de n’importe quel point du globe pour déclencher la séquence d’explosions. La force des bombes (réalisées au Bangladesh) et leurs emplacements montrent que les terroristes n’ont pas recherché à faire un maximum de victimes, mais voulaient effectuer une démonstration de force.

Improvised Rocket Assisted Mortar (IRAM)

Les charges explosives propulsées par roquettes ne sont pas complètement nouvelles. En février 1991, l’IRA irlandaise avait tenté d’atteindre le 10 Downing Street — résidence du premier ministre — en tirant une charge explosive à partir d’une camionnette située dans une rue proche.

Plus récemment, au début 2008, les mouvements insurgés irakiens ont attaqué des bases américaines à l’aide de charges explosives propulsées par des moteurs fusées prélevés sur des roquettes d’artillerie de 107 mm. Désignés IRAM (Improvised Rocket Assisted Mortars) par les Américains, ces dispositifs comptent six lanceurs doubles, disposés sur le pont arrière d’un camion et mis à feu électriquement depuis la cabine. La portée d’un tel système varie entre 100 et 800 m.

Organisation d’une cellule « bombes » (Irak 2005)

L’intervention américaine en Irak a été un fort stimulant pour le développement du terrorisme au Moyen-Orient et dans le monde. En Irak, les bombes sont à l’origine de 64% des pertes américaines.

Bien que les expériences américaines en Irak dès 2003 montrent que chaque cellule « bombes » est organisée différemment, certaines similitudes apparaissent et permettent de dégager la structure générique d’une cellule de poseurs de bombes.

La cellule « bombe » est généralement indépendante. Elle agit de manière plus ou moins coordonnée latéralement avec d’autres groupes, mais ne s’inscrit pas dans une structure plus large. Si son chef est neutralisé, la cellule se place automatiquement sous l’autorité d’un autre chef.

Engins explosifs_Organisation d'une cellule de poseurs de bombes (Irak - 2005)

Son efficacité n’est ainsi pas directement affectée par les succès des forces de l’ordre :

  • Le financier du groupe est généralement le chef du groupe, dont il assure le soutien logistique et les finances. L’expérience montre qu’il s’agit souvent d’un ex-officier du régime irakien.
  • Le constructeur de la bombe est un spécialiste, souvent lui aussi ex-officier de l’armée irakienne, souvent formé ou conseillé par des spécialistes extérieurs (comme le Hezbollah libanais).
  • Le poseur de la bombe a la tâche la plus difficile. Sa tâche est de placer discrètement l’engin de sorte qu’il soit le plus meurtrier possible. Si la pose d’une bombe de quelques kilos ne présente généralement pas de difficultés, poser un engin explosif couplé avec un obus d’artillerie de plusieurs dizaines de kilos, par exemple, constitue un défi dans un environnement hautement sécurisé. Il repère les emplacements à l’avance et utilise le plus souvent un véhicule pour amener la bombe à l’emplacement choisi. La simulation d’une panne permet d’arrêter le véhicule et de poser la bombe dans un trou ou une cavité préexistante (75% des attentats utilisent des trous causés par une explosion précédente). Après avoir posé la bombe, le poseur quitte la zone.
  • Le déclencheur de la bombe assure la mise à feu de l’engin. Divers mécanismes de mise à feu sont possibles, mais les plus courants sont les systèmes télécommandés, qui permettent plus facilement de quitter la zone après l’attentat.

Tous les attentats font l’objet d’une planification minutieuse et de reconnaissances. On observe généralement un cycle de 5 jours de préparation et de 10 jours d’attentats, puis le cycle se répète. L’expérience montre que 90% des attentats sont enregistrés sur vidéo par les terroristes à des fins de formation, d’analyse après action et de propagande.(21)

Engins explosifs_Organisation d'une campagne d'attentat a la bombe

Le retour d’expérience des terroristes a permis de contribuer à l’évolution technologique des bombes utilisées. Ainsi, les bombes sont de plus en plus placées sur le côté gauche de la chaussée afin toucher le pilote du véhicule et l’immobiliser, les déclencheurs radiocommandés sont maintenus hors de la portée des systèmes de brouillage américains, tandis que de plus en plus on utilise des systèmes de déclenchement à rupture de faisceaux infrarouges. Par ailleurs, les constructeurs de bombes produisent des bombes directement intégrées à de fausses pierres prêtes à l’emploi.

Bibliographie :

Department of the Army (US), TM 31-200-1 – Unconventional Warfare Devices And Techniques, Washington DC, 1966; Forestier Henri, Attention ! Explosifs, Paris, 1976 ; Haïra Laurence, Les bombes humaines, Editions de la Martinière. Paris, 2003.

(1)Cet explosif est de la Titadine, que l’on retrouvera dans de nombreux attentats de l ‘ETA basque en 2000-2002.
(2)ABC (25.05.2002)
(3)Le Semtex a été inventé en 1966 par Stanislav Brebera, ingénieur de la firme tchèque VCHZ Synthesia. Aujourd’hui, cette dernière est rebaptisée Explosia, filiale de la société Aliachem à Pardubice, en Bohême orientale. Explosia est sous le contrôle du ministère tchèque de l’Industrie et du Commerce. Elle devrait ensuite devenir une société par actions, sous le contrôle du ministère. Elle représente environ 1 milliard 200 millions de couronnes.
(4)On mentionne également le chiffre de 960 tonnes pour la quantité de Semtex livrée par la Tchécoslovaquie à la Libye entre 1974 et 1981 par l’entremise de la firme Omnipol. (Radio Prague, 24.08.98) 12 tonnes de Semtex a également été fournie au Vietnam durant la guerre.
(5)Voir Mafia
(6)Il est d’ailleurs symptomatique de constater que les bouteilles de liquide (le plus souvent des boissons ou des produits cosmétiques) confisquées auprès des passagers lors des contrôles de sécurité ne sont pas traitées comme des explosifs potentiels, mais comme des produits courants ! Ce qui soulève la double question du sérieux de la menace et du sérieux des contrôles.
(7)Convention on the Marking of Plastic Explosives for the Purpose of Identification, 01.03.1991, Montréal, UN Office on Drugs and Crime, (Montreal Convention 1991)
(8)En anglais : Improvised Explosive Device (IED) cette appellation tend à s’imposer dans la littérature francophone aussi.
(9)En anglais : Victim Activated Improvised Explosive Device (VAIED)
(10)Special Operation Executive — Organe britannique et interallié chargé de la coordination des actions clandestines en Europe occupée par l’Allemagne durant la Seconde Guerre Mondiale.
(11)En anglais : Vehicle Borne Improvised Explosive Device (VBIED)
(12)Time Magazine, 23.03.1992
(13)La détonation est déclenchée par le système de vibration de l’appareil. Ce même procédé a été utilisé pour les attentats à la bombe du 12 mai 2003 à Riad.
(14)Chiffres au 9 janvier 2003, selon le rapport d’investigation de la police indonésienne.
(15)En anglais : Roadside bomb ou Road-Side Improvised Device (RSIED)
(16)DefenseNews, 01.08.2005
(17)Le terme « suicide » est souvent associé aux bombes humaines, mais on relève aussi très justement que l’islam — comme le christianisme — ne tolère pas le suicide. (voir ► martyr)
(18)Robert A. Pape, « The strategic logic of suicide bombers », International Herald Tribune, 23.09.2003
(19)Sherrie Gossett, « Islam in America », WorldNetDaily.com, 03.01.2004
(20)En anglais : Remote Controlled Improvised Explosive Device
(21)DefenseNews, 01.08.2005