Escadrons de la mort

Le phénomène des escadrons de la mort est à la fois controversé et complexe à étudier. Il se situe aux confins de trois phénomènes : a) l’emploi d’unités spéciales (de la police ou des forces armées) pour éliminer des individus ; b) les affrontements entre groupes (politiques ou criminels) rivaux et c) les milices d’autodéfense mise sur pied spontanément par les populations locales pour se protéger des exactions commises par un groupe donné.

Souvent, on observe une instrumentalisation par les forces de sécurité des violences existantes, qui est intégrée par certains pays dans leur stratégie de ► contre-terrorisme. La logique ici est essentiellement de « terroriser » les terroristes. On se trouve alors dans le cas de « terrorisme d’Etat » au sens strict du terme : la lutte contre la subversion fait appel à une stratégie active d’éliminations. Au sens large, cette forme de violence peut être associée à une stratégie de « complaisance » ou d’aveuglement volontaire, qui permet à l’Etat de se décharger indirectement de « basses besognes » sur des groupes non-officiels.

a) Afrique du Sud

Les forces de police sud-africaines disposaient de forces spéciales, souvent nommées « escadrons de la mort » et désignées Vlakplaas(1) (du nom de leur quartier-général), dont la section « C » serait responsable de nombreux assassinats.

La Section C a été mise sur pied en 1979 puis commandée par le colonel J. J. Viktor, suivi de 1980 à 1989 par le brigadier Willem Frederick Schoon, puis par Dirk Coetzee et Eugene de Kock. Le Vlakplaas restera actif jusqu’en 1994.

Dès 1987, la Section C est en contact avec le Counter Revolutionary Intelligence Task Team (TREWITS), chargé de trouver des renseignement sur des objectifs très pointus dans les structures révolutionnaires, tels que des activistes politiques, des universitaires, des leaders religieux ou des combattants. Le TREWITS comprenait également des membres du renseignement militaire (Military Intelligence), du Service de Renseignement National (National Intelligence Service), de la Section C du Vlakplaas et des Forces Spéciales. Le TREWITS a essentiellement été engagé sur des leaders des mouvements terroristes ou de guérilla. Sa fonction était de centraliser les informations sur ces objectifs, afin de prioriser les actions, échanger des informations et planifier des actions.

Le Vlakplaas utilisait des membres de mouvements terroristes repentis (askari) comme agents pour infiltrer les groupes. C’est l’une de ces actions, qui a été menée par l’askari, Joe Mamasela dans l’Opération Zéro-Zéro, du 15 juin 1985, menée conjointement par le Vlakplaas et les Forces Spéciales, contre un groupe terroriste à KwaThema. Selon son commandant, le Vlakplaas n’aurait pas été impliqué dans des assassinats, notamment dans les assassinats de Griffiths Mxenge, Batando Nndondwe et Cradock Four. Toutefois, il semble qu’il ait été impliqué dans des embuscades et des « éliminations ».

Le 23 mai 2001, la Commission Vérité et Réconciliation a accordé l’amnistie à 11 membres du Vlakplaas.

b) Colombie

Dès le début des années 80, afin de se protéger contre les attaques des guérillas marxistes, des groupes d’autodéfense se créent. Initiatives villageoises ou privées, ces groupes paramilitaires illégaux n’avaient souvent que des ressources limitées. Il se crée ainsi des alliances de circonstance avec certains barons de la drogue pour la protection des du trafic illicite des narcotiques. Souvent surnommés « sicarios » ces paramilitaires se caractérisent par leur brutalité. Des écoles de formation existent comme l’école « Cero-Uno » (« Zéro-Un ») située entre Puerto Boyocà et Zambito, ou l’école « Cinquenta » (50), située entre El Delirio et Arizà. Les instructeurs sont des mercenaires israéliens et britanniques.

c) Espagne

L’Espagne a été le théâtre de nombreuses « éliminations » effectuées par des groupes d’extrême-droite aux contours mal définis. Il est difficile de dire s’il s’agit effectivement d’escadrons de la mort, cependant, la revendication conjointe d’actions en 1976 et la succession systématique de divers groupes meurtriers, laisse supposer qu’il s’agit de l’évolution d’un même groupe.

Escadrons de la mort_Victimes du terrorisme d'extreme-droite (Espagne 1975-89)

Nombre de victimes des groupes terroristes « d’extrême-droite », ou plus exactement, des escadrons de la mort. On trouve, en Espagne, quatre groupes qui se succèdent : Antiterrorisme ETA (ATE), l’Alliance Apostolique Anticommuniste (AAA), le Bataillon Basque Espagnol (BVE) et le Groupe Antiterroriste de Libération (GAL). La composition de ces groupes — à l’exception du GAL, qui a fait l’objet d’un procès — est toujours restée mystérieuse. Dès 1989, le terrorisme d’extrême-droite s’efface en Espagne.

Voir ► Groupe Antiterroriste de Libération (GAL)

d) Irak

Des indices concordants laissent supposer que le gouvernement irakien dispose d’escadrons de la mort, subordonnés aux forces spéciales de sécurité du ministère de l’Intérieur. Ces unités — ou milices — seraient en grande partie issues de la brigade chiite Badr et seraient formées par des membres des forces spéciales américaines.

e) Israël

En Israël, la pratique d’exécutions extrajudiciaires est reconnue et revendiquée par les autorités israéliennes. Elle a été initiée à la suite de l’attentat palestinien contre l’équipe israélienne au Jeux olympiques de Munich en 1972.

Opérations des services secrets israéliens (extraits)

16.02.92 Elimination de cheikh Abbas Moussaoui, secrétaire-général du Hezbollah au Liban par des missiles tirés par un hélicoptère de combat.

26.10.95 Elimination de Fathi Shikaki, chef du Djihad Islamique, dans une rue de Sleima (Malte). Shikaki était l’un des auteurs d’un attentat à la bombe qui avait tué 21 soldats à Netanya, en janvier 1995.

06.01.96 Elimination de Yehiya Ayyash (alias « l’ingénieur »), qui était de constructeur des bombes du Hamas, en piégeant son téléphone portable, à Gaza.

09.11.00 Elimination de Hussein ‘Abayat, un des cadres supérieurs du Tanzim, dans sa voiture près de Bethlehem, au moyen d’un missile guide par laser tiré par un hélicoptère de combat Apache.

13.02.01 Elimination de Massoud lyyad, officier de la Force 17, qui tentait de mettre sur pied une cellule du Hezbollah dans la Bande de Gaza, au moyen d’un missile guide par laser tiré par un hélicoptère de combat Apache.

18.10.01 Elimination d’Atef Abayat, cadre du Tanzim, au moyen d’une jeep piégée.

23.04.02 Elimination de Marouan Zaloum (43 ans), chef des unités du Tanzim dans la zone de Hébron.

13.10.02 Elimination de Mohammed Abayat, cadre moyen du Tanzim, au moyen d’une cabine téléphonique piégée.

21.08.03 Elimination dismail Abou Shanab, cadre supérieur du Hamas au moyen de missiles tirés d’un hélicoptère de combat à Gaza.

Après l’action des terroristes palestiniens lors des Jeux Olympiques de Munich en 1972 (Opération BERIM & IKRIT), le Mossad a mis sur pied un groupe appelé « Colère de Dieu » destiné à éliminer les terroristes qui avaient participé à cette action. Composé d’agents du Mossad et du Sayeret Mat’kal, et commandé par Mike Harari, agent du Mossad, on attribue à ce groupe l’élimination successives de tous les survivants du groupe palestinien : Wae Zwaiter (Rome, 16 octobre 1972), Mahmoud Hamchari (Paris, 9 janvier 1973), Abd El-Hir (Nicosie, 24 janvier 1973), Basil Al-Kubaissi (Paris, 6 avril 1973), Ziad Muchassi (Athènes, 12 avril 1973), Mohammed Boudia (Paris, 28 juin 1973), Kamal Nasser, Mahmoud Najjer et Kamal Adouan (Beyrouth, 9 avril 1973). Le groupe n’a cependant atteint le chef du groupe palestinien Ali Salameh que plus tard, mais a éliminé un innocent à Lillehammer (Norvège).

L’armée israélienne a créé des unités spéciales — désignées Mistaravim, qui opèrent clandestinement (en vêtements arabes — d’où leur dénomination) dans les territoires occupés, principalement pour effectuer des missions de reconnaissance et de recueil de renseignement, mais qui peuvent occasionnellement mener des « actions directes », bien que ces dernières ne soient manifestement pas privilégiées pour des raisons de sécurité. Il est en effet plus « sûr » de « marquer » la cible et de faire intervenir des moyens plus sophistiqués, tels que des missiles guidés par laser, ou par satellites de positionnement.

La pratique de ces éliminations anime un débat en Israël même. Si l’idée de prévenir les attentats terroristes est soutenue d’une manière générale, le fait d’éliminer des individus pour la simple raison qu’ils pourraient mener des attentats terroristes reste moralement discutable.

D’une manière plus générale, le problème vient du fait que l’on confond — peut être même à dessein — les notions d’« action préventive » et d’« action préemptive ». La première se situant dans le long et moyen terme, tandis que la seconde se situe dans le court, voire très court terme, juste avant le désastre.

L’élimination de Salah Shehada au moyen d’une bombe de 1 000 kg, lancée par un avion F-16 a fait 14 morts (dont plusieurs enfants) et 150 blessés, le 23 juillet 2002, soulève à la fois la question de l’élimination « préventive » et des « dommages collatéraux ». Cet événement a fait l’objet de discussions vives en Israël. Une partie de la réponse est donnée par l’emploi de bombes plus petites…

La question de l’efficacité des éliminations extrajudiciaires est très discutable. Ainsi, toute tentative d’assassinat devrait être précédée d’une évaluation sérieuse, afin de déterminer si le « remède » n’est pas pire que le « mal ». En faisant abstraction ici des questions légales et morales d’une telle entreprise, il est essentiel de définir son objectif. Il est rare que l’élimination d’un chef conduise à la fin de l’action terroriste. Une éventuelle action d’élimination suppose une profonde connaissance stratégique des mouvements, qui est le plus souvent insuffisante. Paradoxalement, alors que les opérations israéliennes ont toutes été des modèles de maîtrise tactique, elles ont généralement été des échecs stratégiques en raison d’un insuffisance analytique.

En 1988, l’assassinat de Khalil al-Wazir (alias Abou Djihad) — bras droit de Yasser Arafat et considéré comme responsable opérationnel de la première Intifada — avait pour objectif de mettre un terme au soulèvement palestinien. Non seulement il n’en a rien été, mais on a ainsi privé Arafat d’un conseiller avisé. L’élimination de cheikh Abbas Moussaoui, en février 1992, a non seulement permis l’accession de Hassan Hasrallah, beaucoup plus dangereux, à la tête du ► Hezbollah, mais elle a conduit le Hezbollah à répondre par un attentat contre l’ambassade israélienne de Buenos Aires, qui a causé 29 morts.

Escadrons de la mort_Executions extrajudiciaires dans les territoires occupes

Exécutions pratiquées par les Israéliens entre le début de la première Intifada (9 décembre 1987) jusqu’au 31 juillet 2008. Elles ont été exécutées par des unités spéciales clandestines (Sayeret et Mistaravim), des tirs de missiles de précision ou des attentats à la bombe. Le trait noir au centre représente la date de signature des Accords d’Oslo. [Source : The Israeli Information Center for Human Rights in the Occupied Territories]

L’élimination de Fathi Shikaki, chef du ► Djihad Islamique, en octobre 1995 avait été décidée avec l’hypothèse que son successeur probable, Abdallah Ramadan Sallah, n’avait pas les qualités requises pour conduire l’organisation. En fait, l’histoire a montré que cette appréciation était mauvaise : le nombre et l’efficacité des attentats du Djihad Islamique se sont accrus.

Escadrons de la mort_Attentats-suicide du FPLP (9.2000-9.2002)

(Note : L’attentat du 19 mai 2002 a été aussi revendiqué par le Humas)

[Source : Human Rights Watch (2002)]

De manière similaire, l’élimination du secrétaire-général du ► Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP), Abou Ali Moustafa, le 27 août 2001, en réponse à une attaque contre un poste militaire — pourtant exécutée par un commando du ► Front Démocratique pour la Libération de la Palestine (FDLP) ­qui avait tué trois militaires israéliens. Outre l’assassinat du ministère du tourisme Rehavam Ze’evi, le 10 octobre 2001, l’action israélienne pousse le FPLP à commettre lui aussi des attentats-suicide, qu’il n’avait jusque là pas effectué.

f) Pérou

Au Pérou, dans le cadre de la lutte contre le ► Sendero Luminoso (Sentier Lumineux), le président Fujimori a autorisé les services secrets péruvien de mettre sur pied une unité destiné à éliminer les membres de l’organisation terroriste. Cette unité, appelée Grupo Colina, a commis sa première tuerie le 3 novembre 1991. Elle sera active jusqu’au démantèlement du régime Fujimori et des services spéciaux, dirigés par Vladimiro Montesinos. Classées et amnistiées par la loi du 14 juin 1995, les activités du Grupo Colina ont été amenées devant la justice avec l’ouverture du procès de l’ex-président Fujimori en décembre 2007.

(1)Du nom de leur quartier-général, situé dans une ferme à mis chemin entre Brits, Johannesburg et Pretoria.