Introduction

Les événements du septembre 2001 n’ont pas marqué le début d’une guerre, mais ont été la manifestation d’une guerre engagée dès la fin de la guerre du Golfe, dont la réalité a été ignorée par l’Occident. Une guerre de nature asymétrique, obéissant à des mécanismes nouveaux, une logique stratégique différente qui bouleverse les notions de la stratégie traditionnelle.

La supériorité militaire et technologique occidentale ne dissuade plus, mais contraint à l’emploi de méthodes nouvelles. Non seulement la supériorité, basée sur “l’équilibre de la terreur”, n’est plus capable d’impressionner, mais elle est devenue symbole d’arrogance et alimente les ressentiments contre l’Occident. La sécurité doit être repensée et sortie de son caractère capacitaire.

Alors que l’Occident tend à voir dans la fin de la guerre froide l’aboutissement d’un processus d’ajustement historique, de nombreuses autres régions du monde y voient le point de départ de leurs propres mécanismes d’ajustement politique, social, territorial ou ethnique. Elles vivent aujourd’hui des ajustements que l’Europe a connus entre le XIXe et la première moitié du XXe siècle et tentent de rattraper une Histoire amputée par la colonisation ou la soviétisation.

Les violences modernes sont animées de passions individuelles, culturelles, ethniques ou criminelles, souvent caractérisées par la brutalité et la cruauté. La violence éclot au sein des populations elles-mêmes et dépasse bien souvent la volonté politique. Et pourtant, après la Guerre du Golfe, la Révolution dans les Affaires militaires(1) relevait l’importance de la technologie dans la conduite de la guerre et esquissait la perspective d’un champ de bataille “numérisé” où l’Homme était tenu à l’écart du champs de bataille.

Les armes les plus sophistiquées ont ou auront leurs contre-mesures, mais pas l’homme prêt au sacrifice de sa propre vie. Comment peut-on espérer un succès en menaçant de mort celui qui est prêt à mourir? Nous sommes au coeur de la guerre asymétrique.

Le terrorisme n’est ni une idéologie, ni un objectif politique, ni une fatalité. C’est une méthode de combat. Une méthode que l’on peut réprouver et dont la légitimité se trouve davantage dans les objectifs politiques que dans les objectifs opérationnels.

Nous ne jugerons pas ici le bien-fondé ou la légitimité des causes qui font appel au terrorisme. Cette légitimité est d’ailleurs fluctuante. Le terroriste est tantôt un simple criminel, un résistant ou un “combattant de la liberté”. L’analyse sémantique ne retient cependant pas la contradiction: le mot “terroriste” contient implicitement la méthode de combat utilisée, alors que “combattant de la liberté” désigne une finalité de l’action. Cette finalité est l’objet d’une appréciation subjective, la méthode, elle peut-être constatée de manière objective. C’est dans cet esprit que nous utiliserons le mot “terrorisme”.

En jugeant les actes terroristes par leurs effets, nous ne parvenons à voir qu’un phénomène monolithique, alors qu’une approche finalitaire montrerait que chaque mouvement terroriste applique une logique qui lui est propre, destinée à délivrer un message spécifique. En fait, il n’y a pas “un” terrorisme, mais “des” terrorismes.

Le terrorisme se nourrit de la démocratie. Non seulement celle-ci lui fournit la liberté propice à l’élaboration de ses actions, mais elle lui offre une plateforme “publicitaire”, qui s’est développée avec médias, de la presse à Internet. Car pour terroriser, l’action doit être connue.

La tentation est donc forte de limiter le champ d’action des terroristes en limitant celui de la démocratie. C’est l’objectif avoué du terrorisme d’extrême-droite, qui prend des proportions inquiétantes aux Etats-Unis, où il s’associe volontiers avec des objectifs moraux et religieux.

Ce risque d’escalade prend une nouvelle dimension – plus inquiétante – avec l’apparition du terrorisme dit “religieux”, ou dit “à cause unique”, qui luttent pour des objectifs moraux et non-séculiers, face auxquels la vie humaine devient une quantité négligeable, jusqu’à la contradiction des mouvements anti-avortement qui assassinent aux USA, pour défendre… le droit à la vie.

Au terrorisme imprégné de l’image “romantique” de la révolution – un phénomène marqué en Italie, par exemple – des années 70, s’est substitué un terrorisme difficilement préhensile, qui a des racines multiples dans la religion, l’environnement, la morale, les revendications sociales. Il est devenu non seulement plus difficile à anticiper, mais il est également plus dangereux. Les causes indépendantistes sont souvent devenues crapuleuses. Les mouvements terroristes non seulement prennent en otage la population, mais l’oppressent avec des “impôts révolutionnaires” ou des “expropriations prolétariennes”, qui se substituent aux motivations politiques du mouvement. Souvent, une concurrence s’est établie – ou s’établit – entre des mouvements “concurrents”.

Le terrorisme est bien souvent une manière de communiquer. A travers l’acte terroriste, c’est moins la destruction qui est importante, que la manifestation d’une détermination ou la démonstration de la faiblesse de l’adversaire. Plus de deux tiers des attentats de l’ETA basque ou de l’IRA irlandaise sont précédés d’un avertissement téléphonique.

Il faut donc “réapprendre” à comprendre les terrorismes et les nouveaux mécanismes qui sont propres à chacun d’eux.

Dans la lutte contre le terrorisme, L’Occident s’est cantonné dans une posture défensive, avec des instruments tactiques, alors qu’elle exige une approche plus stratégique et plus offensive:

“S’il y avait le plein-emploi à des salaires décents en Irlande du Nord, L’IRA serait-elle aussi active? Si le gouvernement d’Israël autorisait simplement la liberté de commerce sur une base légale avec les Palestiniens, est-ce que leur inclination envers ler terrorisme serait aussi grande? […] Le terrorisme est porbablement faux dans toutes les circonstances, mais il y en a trop dans lesquelles il peut être compréhensible, peut-être même pardonnable. Nous devons faire ce que nous pouvons pour minimiser les “circonstances” de cette sorte.”(2)

Le 11 septembre 2001 aurait sans doute pu être évité si les Etats-Unis n’avaient pas ignoré le caractère déstabilisant de leur présence en Arabie Saoudite. L’OTAN ne serait pas dans une position si fragile en Afghanistan si elle avait mieux compris (ou… mieux accepté) les motivations des résistants afghans.

Les services de renseignements stratégiques n’ont ici pas rempli leur mission…

Jacques F. Baud