Janjaweed

Autres appellations :
Janjawid
Milices tribales

(Soudan) (Prononcer : janjaouid) Terme familier originaire de la région du Darfour (Soudan), combinant le mot de « jaan » (diable) et « jawad » (cheval) désignant un cavalier armé (littéralement : diable à cheval).(1) Traditionnellement utilisé pour désigner toutes sortes de brigands opérant dans le Darfour. Avec le temps — et les médias occidentaux — le terme de Janjaweed a rapidement été appliqué de manière assez partiale aux supplétifs armés utilisés par le gouvernement soudanais. Toutefois, la mise en corrélation de l’usage du terme de Janjaweed avec des exactions commises au Darfour montre une définition beaucoup plus large, qui recouvre plusieurs catégories d’acteurs dont la plupart n’a aucuns liens gouvernement soudanais :

  • Des bandes armées a vocation criminelle composées de nomades et opérant des « razzias » armées contres les populations sédentaires, pour leur dérober du bétail ou d’autres biens ;
  • Des bandes armées d’autodéfense organisées spontanément par villages et par des populations locales pour se protéger contre les bandes criminelles (Janjaweed);
  • Les milices rebelles issues du ► Sudan Liberation Movement/Army (SLM/A) et du ► Justice and Equality Movement (JEM) (et de leurs quelque 20 dérivés) ;
  • Les milices ► Bashmarga (généralement associées aux tribus Four) et ► Toroboro (généralement associées aux tribus Zaghawa) qui opèrent elles aussi bien souvent avec les mêmes méthodes(2) ;

Janjaweed_Localisation des milices pro-arabes au Darfour (2006)

  • des bandes armées composées d’ex-combattants de mouvements rebelles désoeuvrés et tentant de survivre sans se réinsérer dans la vie sociale « normale » ;
  • Les membres de groupes rebelles tchadiens, basés dans le Darfour soudanais et menant des exactions auprès de la population civile pour assurer leur approvisionnement et leur survie ;
  • Les milices d’autodéfense, encouragées ou établies par le gouvernement du Soudan au Darfour, en réponse à l’activité de mouvements rebelles, comme l’Armée de Libération du Soudan (► Sudan Liberation Movement / Army (SLM/A) et le Mouvement de la Justice et de l’Egalité (► Justice and Equality Movement). L’idée du gouvernement soudanais de s’appuyer sur les tribus et d’utiliser leurs milices locales pour contrer les mouvements insurrectionnels n’est pas nouvelle(3) : dans le Sud du pays, le gouvernement du Soudan continue de soutenir des milices (dont la plupart sont regroupées au sein des ► South Sudan Defence Forces (SSDF)), et a probablement soutenu les milices ► Al-Mourahalin, dans le Bahr el-Ghazal et Al-Fursan au Sud-Darfour et dans le Kordofan. En 1989, dans un souci d’avoir un meilleur contrôle sur les activités désordonnées de ces milices, le gouvernement décide de créer le concept de Popular Defence Forces (PDF) (Quwwat ad-Difa’a ash-Shabiyah)(4) établies par le Popular Defence Forces Act for 1989 adopté par le Parlement en novembre 1989.(5) Pourtant, au Darfour avec le développement de l’insurrection armée dès 2003 le gouvernement a continué d’armer des populations locales et les a laissées sous la conduite des chefs locaux, sans les placer sous un commandement opérationnel cohérent. Ainsi, ces milices ont progressivement acquis une grande liberté d’action. Le gouvernement soudanais a sans doute raison lorsqu’il affirme ne pas avoir de contrôle opérationnel sur ces milices, qu’il considère comme des forces d’autodéfense locales et spontanées. Malgré le fait que la presse attribue la coordination de ces milices locales à ► Moussa Hilal, ces milices semblent opérer sans réelle coordination. Leur comportement est imprévisible et s’apparente le plus souvent au banditisme. En février-mars 2005, sous l’effet de la pression internationale, mais aussi sans doute en raison du caractère incontrôlable des ces milices, le gouvernement du Soudan a cessé de les soutenir, provoquant la colère de certaines d’entre elles qui ont alors retourné leurs armes contre les forces de sécurité gouvernementales.(6)
  • Dans quelques cas isolés, des agents de la Border Intelligence Division (Division du Renseignement des Frontières),(7) chargées d’opérer le long de la frontière tchadienne contre la contrebande et les trafics illégaux, ont été également présentés comme « Janjaweed ».

Les Janjaweed — ou assimilés — opèrent souvent montés à cheval ou à dromadaire, mais utilisent également des véhicules légers, parfois équipés de mitrailleuses.

Réalité et fiction

Comme on l’a vu plus haut, les « Janjaweed » qui attaquent régulièrement des villages tchadiens peuvent difficilement être objectivement associés au gouvernement soudanais — contrairement aux rumeurs qui circulent dans la région. Les raids ponctuels (razzia ou rezou) sont courants dans les régions sahéliennes et sont souvent brutaux. Ils sont le fait de bandes qui tombent sous l’appellation « Janjaweed », mais il est hasardeux de l’attribuer à des milices inféodées directement au gouvernement soudanais. De fait, comme l’a constaté l’auteur sur place, les milices rebelles du SLM/A ou du JEM sont également désignées « Janjaweed » par la population locale, dès lors qu’elles se comportent comme des pillards. De manière assez significative, l’essentiel des attaques enregistrées en 2005 se sont déroulées dans la région de Kabkabiyya (zone tenue par le SLM/A) et dans la zone comprise entre la frontière tchadienne et les localités de Misterei, Habillah et Foro Baranga (où les attaques transfrontalières sont courantes dans les deux directions).

Par ailleurs, si des cas de massacres de petites dimensions (8-10 personnes) ont pu être attribués à des bandes armées, des massacres de masse n’ont pas été observés et peuvent difficilement être associés à la notion de génocide. En fait, les chiffres effectivement observés par l’Union Africaine et les Nations Unies seraient plutôt de nature à confirmer le chiffre de 10 000 victimes(8) qu’évoque le gouvernement soudanais.

Le traité de paix signé le 5 mai 2006 par le gouvernement et l’une des factions du

► Sudan Liberation Movement/Army (SLM/A) oblige le gouvernement à désarmer les « milices Janjaweed », mais ne définit pas la nature de ces milices, laissant cela à la libre interprétation du gouvernement soudanais. Dans la réalité cette tâche est virtuellement impossible en raison de la diversité des acteurs désignés par le mot « Janjaweed », y compris ceux qui coopèrent sur une base régulière avec les organisations internationales et humanitaires !

L’insistance de l’Occident pour attribuer de manière univoque au gouvernement soudanais la responsabilité des actions des « Janjaweed », sans être en mesure de prouver ces accusations, a compromis la crédibilité et l’impartialité de la communauté internationale aux yeux du Soudan. Des raisonnements issus de la guerre froide, une compréhension simpliste et partiale des problèmes ont généré des attentes irréalisables et amené une suspicion inutile entre la communauté internationale et le gouvernement soudanais partenaire incontournable d’un processus de paix au Darfour.

(1)NdA : Il ne s’agit ici que l’une des nombreuses étymologies de ce mot. D’autres associent le mot Janjaweed au fusil G3 utilisé par l’armée soudanaise. En fait, la plupart de ces étymologies semblent avoir été « reconstituées » après-coup.
(2)La présence des Bashmarga et des Toroboro est rapportée au Darfour et dans les régions limitrophes du Tchad (Biltine — ou Wadi Fira — et Ouaddaï). Par ailleurs, les descriptions de combattants du SLM/A et JEM à dos de chameau ou à cheval correspondent en tous points à celles des « Janjaweed ».
(3)Au Soudan, la victoire du Mahdi sur les forces d’occupation britanniques et égyptiennes au X1Xe siècle — notamment dans la région du Darfour — a été acquise grâce à la constitution de milices locales. En termes de lutte anti-insurrectionnelle, la stratégie de couper les rebelles des populations locales n’est elle aussi pas nouvelle. Les mouvements rebelles appuient leur logistique sur les ressources prélevées de gré ou de force sur les populations locales. Le fait de donner la possibilité à ces populations de se défendre par elles-mêmes a donné de bons résultats dans de nombreux pays. Les Etats-Unis l’ont appliquée au Viêt-Nam et en Irak, la France en Indochine et en Algérie, l’Algérie l’a utilisée sur son territoire, etc. Le problème de ces milices est qu’elles doivent rester sous un contrôle strict, sous peine de créer de nouveaux problèmes. Le même phénomène s’est passé avec les milices latino-américaines, qui se sont développées en narco-mafias. (Voir également l’article « contre-subversion »)
(4)En français: Forces de Défense Populaires
(5)Les PDF sont donc une composante territoriale des forces armées, recrutées localement sous la responsabilité du gouverneur de chaque Etat. Les Forces Armées de Défense Soudanaises (SADF) sont articulées en régions militaires — elles mêmes constituées d’unités régulières territoriales (essentiellement de l’infanterie) et complétées par des unités recrutées localement, les PDF — et en une force de manoeuvre consistant en unités de combat mobiles. Les personnels des PDF sont recrutés localement et servent dans leur région d’origine. Ils portent des uniformes et des insignes de grade similaires a ceux de l’armée régulière. Toutefois, leur instruction est moins rigoureuse et leur équipement est plus rudimentaire et moins homogène que les forces régulières. Les PDF assurent principalement des tâches de surveillance et de garde. Elles sont dotées d’armes issues de surplus militaires (fusils SKS Simonov, AK-47 Kalachnikov et Heckler & Koch G3). Destinées à être engagées de manière locale, les PDF ne sont pas équipées pour des opérations mobiles. Contrairement aux affirmations de certains auteurs (voir Jago Salmon, A Paramilitary Revolution : The Popular Defence Forces, Small Arms Survey, Genève, décembre 2007) les PDF ne sont pas des milices destinées à une forme de révolution islamiste et n’ont pas été conçues comme telles.
(6)Il en a ainsi été en septembre 2005, lorsque des unités «Janjaweed » ont attaqué des postes des forces de sécurité soudanaises à El-Jeneina pour obtenir la libération de certains de leurs compagnons détenus.
(7)Dirigée par le colonel ► Abdul Waheed Saeed (2005). La désignation de ces agents pat le mot « Janjaweed » a été observée auprès du ► Sudan Liberation Movement/Army (SLM/A).
(8)Il est à noter ici qu’une confusion est souvent entretenue par la communauté internationale sur le nombre de victimes. Le chiffre de 10 000 avancé par le gouvernement soudanais concerne les victimes de mort violente résultant d’attaques armées. Les chiffres avancés par la communauté internationale (l’ONU mentionne 300 000 victimes en 2008 et sa progression de 100 000 victimes entre 2006 et 2008 n’est pas expliquée !) sont parfois placés sous le titre de génocide et parfois concernent l’ensemble des victimes du Darfour (y compris les maladies, la mortalité naturelle, les accidents, les attaques armées, etc.) Or, un rapport de l’OMS datant de mi-2006 évoquait un total de 70 000 pour toutes victimes confondues au Darfour. Il est très difficile de comprendre comment sont intervenus les 230 000 décès entre mi-2006 et mi-2008 dans un environnement dominé par l’aide humanitaire et d’admettre l’impartialité de la communauté internationale dans ce contexte !