martyr

Le martyr (en arabe : Chahid) est l’une des caractéristiques qui différencie le terrorisme islamique de la plupart des autres formes de terrorisme. C’est un phénomène complexe, interaction entre une démarche individuelle et une sélection divine, souvent difficile à saisir par le cartésianisme occidental. La notion de martyr à des significations légèrement différentes selon qu’on le considère auprès des chiites et des sunnites.

Chez les chiites, le martyre à des origines historiques. L’absence de successeur au Prophète Mahomet en 632, provoque la division entre chiites, qui admettent l’autorité des imams, descendants du prophète et d’inspiration divine, et sunnites, qui se soumettent à l’autorité de chefs temporels, les califes. En 680, les luttes fratricides entre les deux factions poussent Hussein, beau-fils de Mahomet, à tenter une réconciliation. Dans le village de Karbala (aujourd’hui en Irak), Hussein et sa femme Fatima, tentent une négociation avec les sunnites, bien qu’un rêve lui ait annoncé sa mort dans cette démarche. Négligeant un rapport de force qui lui était défavorable, Hussein tente la démarche malgré la prémonition et meurt dans l’affrontement. Depuis cette date, le martyr d’Hussein est commémoré ­particulièrement en Irak et en Iran — par des marches et des auto-flagellations, le jour d’Achoura, dixième jour du mois de Mouharram.

Toutefois, chez les chiites comme chez les sunnites, le combat jusqu’à la mort (martyr) est une forme exacerbée du combat héroïque dans le cadre du ► djihad, souvent assimilée en Occident, à un suicide. Or, le Coran dans le verset 29 de la sourate « An-Nisaa » interdit explicitement le suicide, compris comme le fait de se donner la mort par désespoir. Comme dans les religions chrétiennes, la foi en Dieu (Allah) doit permettre à l’individu de surmonter ses difficultés. Le suicide est donc perçu en quelque sorte comme une fuite et un reniement du rôle de Dieu.

Toutefois, alors que la notion de suicide est associée à celle de démission et d’abandon, les « combattants-suicide » (istishadiyiin) sont, au contraire, associés à l’idée de sacrifice, de don de soi, de victoire sur soi-même et de courage. Le combattant devient ainsi « martyr » (chahid). Mais, en 1997, Ekrima Sabri, Grand Mufti de Jérusalem et Imam de la mosquée Al-Aqsa déclarait : «A la fin, Dieu jugera la personne et si sa raison était bonne ou non. Nous ne pouvons pas juger. Le critère est si la personne le fait pour lui-même ou pour l’Islam. »(1)

Le martyre relève d’une démarche différente qui est, au contraire l’acceptation de la mise à disposition de sa vie à la demande d’Allah. Pour les Chiites, Hussein lui-même n’a pas choisi son destin, mais c’est Allah qui l’a désigné. Les mollahs représentants de l’autorité divine peuvent ainsi désigner les martyrs. Le processus n’est cependant pas simplement passif (taqlid), mais requiert une démarche positive de la part du martyr, qui signale sa disposition à être choisi. Contrairement à des rumeurs persistantes en Occident — où une telle démarche se conçoit mal ­cette disponibilité n’est pas le résultat d’un « lavage de cerveau », mais le plus souvent parfaitement consciente et volontaire. En Palestine, le fait que le système mis en place par Israël dans les territoires occupés n’a pas été conçu pour offrir des perspectives sociales aux jeunes Palestiniens contribue sans aucun doute à les pousser à se « réaliser » à travers le martyre.

Après les attentats du 9/11, on a souvent tenté d’expliquer l’acte des terroristes comme un trouble mental et on les a présentés comme des psychopathes assoiffés de sang. Or, la sélection des candidats martyr ne s’effectue pas au hasard et mobilise une infrastructure importante, afin d’éviter les risques d’échec :

« Le choix est effectué selon quatre critères : Premièrement, l’observation diligente de la religion. Deuxièmement, nous vérifions que le jeune obéit aux voeux de ses parents, qu’il soit aimé de sa famille, et que son martyr n’affectera pas la vie de sa famille, c’est à dire qu’il ne soit pas chef de famille et qu’il ait des frères et soeurs — car nous ne voulons pas prendre des enfants uniques. Troisièmement, son aptitude à mener à bien la mission et à en comprendre la gravité. Quatrièmement, son martyr doit pouvoir encourager d’autres martyrs et encourager le Djihad dans les cœurs des gens. Nous préférons des gens non mariés. C’est le commandement régional de l’appareil militaire du Hamas qui propose sa candidature et qui décide de l’accepter.» ► Salah Shehada

La mise à disposition de sa vie pour Allah est considérée comme un acte héroïque, un honneur et source de fierté et de joie intérieure. Cette joie se manifeste par le bassamat al-farah (sourire de joie), extase du martyr. Pour le terroriste islamiste, le caractère « héroïque » s’explique par une démarche qui va jusqu’au sacrifice ultime, la nature de la victime — qui n’est pas l’objectif de l’action — n’ayant qu’un rôle secondaire. Cette perception « héroïque » de l’action (terroriste) n’est évidemment pas partagée par les Occidentaux, qui définissent le terrorisme par rapport à ses effets, et notamment aux victimes.

Dans leur majorité, les « martyrs » sont jeunes. En Israël, environ 67% des auteurs d’attentats-suicide avaient entre 17 et 23 ans, tandis que les « martyrs » du Hamas sont plus âgés que ceux du Jihad Islamique. Le plus jeune « martyr » palestinien avait 16 ans, mais les forces de sécurité ont arrêté des volontaires de 13 ans ! En revanche, leur niveau intellectuel et de formation est élevé. En Israël, entre septembre 2000 et juin 2002, sur 143 « martyrs », 53 avaient une formation universitaire supérieure, 56 avaient le niveau du lycée et seuls 40 n’avaient suivi que l’école primaire. Ceci s’explique en partie par le fait que les mouvements islamistes, et particulièrement le Hamas, recrutent dans l’université Al-Najah de Naplouse et à l’Université Islamique de Gaza(2). Les volontaires seraient nombreux :

« Nous ne pouvons pas offrir à [tous nos volontaires] une opération martyre parce que le nombre de cibles est limité et que les objectifs ennemis que nous voudrions atteindre sont hautement fortifiées.» ► Salah Shehada

Les futurs « martyrs » ne subissent pas de « lavage de cerveau ». Les interrogatoires de jeunes Palestiniens arrêtés avant de perpétrer leur acte montrent que les « combattants-suicide » ne se sacrifient pas « pour » la religion, mais que celle-ci offre un cadre culturel propice à ce mode d’action. Les motivations sont le plus souvent liées à des revendications identitaires, un sentiment d’humiliation nationale, etc.(3) Il y a donc ici une sorte de convergence exploitée principalement par les mouvements terroristes islamistes, mais aussi par certains mouvements séculiers.

En Palestine, dans de nombreux cas, le martyr reçoit le soutien de sa famille et même de sa mère. Le Hamas donne aux mères qui encouragent leur fils à aller à la mort dans sa lutte contre l’infidèle le titre sacré de « Nanas », et il n’est pas rare de voir ces mères exprimer leur fierté à la télévision.

(1)John Daly, « Suicide bombing : no warning, and no total solution », Jane’s Terrorism & Security Monitor, 17.09.2001
(2)Nachman Tal, « Suicide Attacks : Israel and Islamic Terrorism », Strategic Assessment, Volume 5, No.1 , Juin 2002
(3)NATO Research & Technology Organisation, « Report — Suicide Terrorism : The Strategic Threat and Countermeasures », August 2004