narcoterrorisme

Dans la littérature — et plus particulièrement dans la littérature américaine —, l’expression « narcoterrorisme » est utilisée dans deux acceptions différentes : a) les activités terroristes menées par des organisations mafieuses soucieuses d’écarter toute intervention de l’Etat dans leurs activités illicites et b) le trafic de stupéfiants mené par des organisations terroristes pour financer leur lutte.

A l’origine, « narcoterrorisme » se réfère à la première acception, à savoir au terrorisme mené par les cartels de la drogue, dans les pays producteurs afin de protéger leurs activités et paralyser le processus de décision des autorités. Au début des années 90, le recentrage stratégique des USA sur la lutte contre la drogue augmente la pression à la fois sur les gouvernements et sur les producteurs de drogue latino-américains.

En Colombie, le cartel de Medellin est alors le plus important cartel de producteurs de drogue et au centre des efforts gouvernementaux et américains. Il s’engage dès lors dans une véritable campagne terroriste pour faire reculer le gouvernement. Le cartel de Medellin a été impliqué dans l’assassinat de trois candidats à la présidence de la République, d’une ministre de la justice, d’un procureur et du chef du M-19, d’environ 40 journalistes et 1300 policiers.

En outre, certains cartels de la drogue ont développé une collaboration étroite avec des mouvements terroristes politiques afin d’assurer la sécurité des zones de production. Il y a ainsi une convergence opportuniste entre les réseaux de production et le mouvement insurrectionnel, qui se traduit généralement par le prélèvement d’une taxe sur la production de stupéfiants, sans que le mouvement ne participe activement à la production ou au trafic. C’est le cas de certains groupes des ► Autodéfenses Unies de Colombie (AUC). L’appui accordé aux « narcos » par les FARC ou l’ELN fait l’objet de discussions animées au sein de ces mouvements et ont même parfois contribué à les diviser. Les mêmes causes ont souvent les mêmes effets, et des problèmes similaires sont observés en Afghanistan.

Le recours au trafic de stupéfiants par certains mouvement insurrectionnels, afin de financer leurs activités, est souvent considéré comme du « narco-terrorisme », même si la finalité de leur combat est opposée à l’usage de stupéfiants. Il en est ainsi du ► Hezbollah libanais, des ►Taliban afghans, le ► Sentier Lumineux, voire des ► Forces Armées Révolutionnaires de la Colombie (FARC) qui combattent sévèrement l’usage de stupéfiants dans leurs rangs, mais participent à divers trafics à des fins lucratives.

Souvent parfois, certains mouvements insurrectionnels justifient leur recours au narcotrafic par la volonté de « corrompre » l’adversaire (la société ou le pays) et d’encourager sa « déchéance ». C’est ainsi que les FARC justifient l’échange de drogue contre des armes ou que l’ ► Armée de Libération Nationale (ELN) colombienne protège activement des producteurs de cocaïne. Des considérations analogues sont observées en Afghanistan, alors que les Taliban ont tenté de combattre — avec une certaine efficacité — la production d’opium alors qu’ils étaient au pouvoir.

Dans de nombreux pays, la production de stupéfiants est un héritage de la guerre froide. En Amérique latine et dans le Sud-Est asiatique, les Etats-Unis (et la France pour ce qui est de l’Indochine) ont assez largement soutenu les producteurs de drogue, créant ainsi des « îlots » anti-communistes. Sous la conduite de « seigneurs de la guerre », ces zones de non-droit ont pu prospérer jusqu’à nos jours grâce aux armes et appui financier fournis par l’Occident. Ceci est notamment le cas des divers groupes insurrectionnels ethniques des zones frontalières du Myanmar, du Laos et de la Thaïlande.

En Afghanistan, la situation n’est pas très différente. Sous la présence soviétique, la politique agricole du gouvernement afghan n’a pu réellement s’appliquer que dans les zones contrôlées par le gouvernement. Dans les zones contrôlées par les Moudjahidin, aucun investissement n’a été effectué dans le domaine agricole, notamment en matière d’irrigation, poussant ainsi les paysans à se tourner vers la culture du pavot, bien adaptée aux conditions arides des vallées afghanes.

Le phénomène du soutien direct ou indirect des mouvements révolutionnaires au trafic de stupéfiants a souvent son origine dans la chute du communiste et l’arrêt du soutien de l’URSS aux mouvements révolutionnaires. Même des pays, comme ► Cuba, la ► Libye, la ► Syrie ou l’ ► Irak, qui soutenaient des mouvements pour le compte de l’URSS ont cessé tout appui financier ou logistique dès le début des années 90, afin de mieux se rapprocher de la communauté internationale. Un appui politique — le plus souvent déclaratoire — est en revanche demeuré. Les mouvements terroristes et révolutionnaires ont ainsi souvent dû s’associer à des entreprises criminelles de droit commun… ou cesser la lutte. Ce rapprochement a été en grande partie encouragé par une lutte commune contre l’ingérence américaine.

La stratégie américaine de lutte contre la drogue est essentiellement dirigée contre l’« offre » de stupéfiants, qui va de la production au commerce sur le territoire américain. Elle va de la destruction systématique des zones de production, à l’interception des convois illicites, en passant par la lutte contre la corruption et le blanchiment d’argent. Dans les pays producteurs, l’éradication des cultures est menée avec l’aide des Etats-Unis. Entre 1992 et 2001, dans la zone andine, la surface de culture de la coca est passée de 130 000 hectares à 49 260 hectares. Des résultats qui semblent éloquents.

Pourtant, la production de cocaïne a augmenté de 140% entre 1998 et 2000. En fait, dans certaines régions, la production est passée de 400-800 kg par hectare à 2 tonnes par hectare. Dans les zones de production, où les cultures alternatives n’offrent pas les mêmes rendements pour les petits paysans, la résistance à la destruction des cultures est grande et n’est pas seulement le fait des barons de la drogue. Il en résulte que la production ne cesse pas mais se déplace. Ainsi, si la production de coca au Pérou et en Bolivie a effectivement diminué de 26 et 17 % respectivement entre 1997 et 1998, dans la même période, elle a augmenté de 28 % en Colombie. En fait, plus les actions d’éradication des cultures semblent efficaces, plus les prix à la consommation augmentent, plus les revenus sont importants, plus il devient rentable de délocaliser les centres de production et plus la production augmente.

C’est la raison pour laquelle, la plupart des pays producteurs souhaiteraient que la stratégie de lutte des pays occidentaux soit portée sur la demande (dans les pays « consommateurs ») et non sur l’offre. En effet, la demande s’accroissant, stimule la production. Les réseaux de distribution se sont également complexifiés afin d’être plus efficaces. C’est ainsi que des groupes criminels spécialisés dans le transport de la drogue se sont développés depuis le milieu des années 90 dans les Caraïbes, notamment au Mexique. Aujourd’hui, la maitrise des circuits de distribution est un enjeu stratégique des réseaux criminels, qui explique la brutalité du crime au Mexique, par exemple.

narcoterrorisme_Production de coca (2001-2002) [hectares]