Syrie

Durant la guerre froide, soutenue militairement par l’URSS et idéologiquement proche de la résistance palestinienne « laïque » d’alors, la Syrie a soutenu les mouvements terroristes palestiniens, dès lors qu’ils agissaient comme une sorte de « 5e colonne » en Israël, qui occupe toujours une partie du territoire syrien. L’annexion unilatérale du Golan en 1981 par Israël n’a reçu aucun soutien international et le contentieux entre les deux pays reste entier.

Depuis la fin de la guerre froide et l’arrêt du soutien militaire soviétique, la Syrie cherche à se rapprocher de l’Occident (la Syrie a notamment fourni un contingent au profit des forces coalisées lors de la Guerre du Golfe de 1991). Son rôle en matière de soutien au terrorisme international reste difficile à définir. D’une part un certain nombre de dirigeants de mouvements terroristes palestiniens maintiennent une présence en Syrie et la rhétorique officielle syrienne reste favorable aux mouvements de résistance palestiniens, davantage dans le but de dispose d’une « monnaie d’échange » dans le cadre d’éventuelles négociations sur le Golan, que par volonté de mener des actions terroristes. D’ailleurs, un soutien actif de mouvements terroristes, par un financement ou des activités logistiques, n’est pas démontré. De plus, le soutien au terrorisme islamiste de tendance djihadiste n’est pas avéré, malgré les accusations répétées d’Israël et des Etats-Unis. A cet égard l’attentat terroriste du 27 septembre 2008 illustre le fait que la Syrie est davantage victime qu’instigatrice. Pourtant, la Syrie reste sur la liste américaine des pays parrainant le terrorisme international.

Durant les années 80, la Turquie et la Syrie ont eu un contentieux concernant la présence de camps de formation du ► Parti des Travailleurs Kurdes (PKK) sur le sol syrien. La construction de plusieurs barrages, dont le Barrage Atatürk, permet à la Turquie de régler le niveau de l’Euphrate. Les négociations sur l’utilisation du fleuve ont ainsi permis à la Turquie d’utiliser ce levier pour faire cesser le soutien syrien au PKK. Le 20 octobre 1998, un accord de coopération entre la Syrie et la Turquie définit le PKK comme un mouvement terroriste et lui interdit l’usage du territoire syrien pour toute activité, qu’elle soit logistique, opérationnelle ou de -simple passage. La Syrie a ainsi fermé les camps de Kamishli et d’Al-Hasaka, ainsi que l’Académie Militaire Mahsoum Korkmaz à Al-Hilwa, au Liban et sous contrôle syrien.

Syrie_Camps et bases terroristes en Syrie (annees 80)

Les liens entre la Syrie et le ► Hezbollah sont peu clairs et sans doute plus opportunistes que stratégiques. Lors de la présence syrienne au Liban, ces liens se sont établis par l’entremise des services de renseignements syriens. Les opérations du Hezbollah contre l’Armée du Sud-Liban et l’armée israélienne ont profité d’une passivité opportuniste de la Syrie. Mais dès 1992, la Syrie s’est opposée aux livraisons d’armes iraniennes destinées au Hezbollah par la voie des airs. Et, dès la fin 1998, elle a exercé son influence sur le mouvement pour limiter l’ampleur de ses actions contre Israël. Notamment, la Syrie s’est efforcée d’interdire l’usage des Katioucha (lance-fusées d’artillerie) contre les villages israéliens.

En juillet 1999, on rapportait que la Syrie avait entamé des discussions avec les principaux groupes terroristes basés sur son territoire et au Liban, y compris le Hezbollah pour les inciter à arrêter la lutte armée et s’engager dans un processus de négociations.

Les mouvements terroristes qui avaient une présence (permanente ou temporaire) en zone contrôlée jusqu’en 2005 par la Syrie étaient :
► Al-Qods
► 
Al-Sa’ïqah
► 
Amal
► 
Djihad Islamique Palestinien
► 
Fatah – Conseil révolutionnaire (Fatah-CR) (Organisation Abou Nidal) 
► 
Front de Libération de la Palestine (FLP)
► 
Front Populaire de Libération de la Palestine – Groupe d’Opérations Spéciales (FPLP-GOS)
► 
Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP)
► Hezbollah

Le développement spectaculaire du terrorisme islamiste a également des répercussions en Syrie. Des groupes liés à la mouvance djihadiste se sont établis en Syrie, soit pour lutter contre le gouvernement séculier en place, soit pour agir contre l’occupation américaine en Irak. La principale organisation est le Tanzim al­Jound al-Sham (Organisation de l’Armée du Levant), dirigé par Abou Rida al­Shami et par Abou Houzeifa(1) et combattue par le gouvernement syrien.

Le « Printemps arabe »

Dès 2011, la vague des révoltes sunnites qui avait secoué successivement la Tunisie et l’Egypte, a touché la Syrie. Les causes de cette vague soutenue par l’Arabie Saoudite et l’Emirat du Qatar sont à chercher dans l’équilibre régional entre les forces chiites et sunnites que l’intervention américaine en Irak a fait basculer. En renversant Saddam Hussein, qui avait su maintenir l’Irak en dehors des conflits religieux mais maintenait de facto une prédominance sunnite sur le Moyen-Orient, les Etats-Unis ont donné une nouvelle impulsion aux mouvements chiite et accru l’importance de l’Iran, en créant un « encerclement » chiite autour des monarchies sunnites du Golfe. L’insurrection sunnite vise en premier à briser cet encerclement et restaurer la primauté du sunnisme dans la région.

Paradoxalement, dans un premier temps, le conflit a été soutenu par Israël qui espérait ainsi pouvoir se débarrasser du régime syrien, comme les expériences tunisiennes, égyptiennes et libyennes l’avaient montré. En 2012, la découverte d’armes d’origine israéliennes auprès d’insurgés syriens tend à démontrer cette implication visant à renverser le régime en place. Elle souligne également la pauvreté de l’analyse des services de renseignement israéliens qui maintiennent une lecture du Moyen-Orient basée sur les schémas du XXe siècle, avec une attention quasi-obsessionnelle portée sur les ennemis des années 70-80 au détriment des facettes plus modernes de la menace régionale. Israël a d’ailleurs continué à faire le jeu de l’insurrection islamiste en bombardant les forces syriennes après des attentats clairement perpétrés par les insurgés islamistes en « tenant Assad responsable pour toute attaque venant de son pays, et accusant ses forces de permettre à ces attaques de se dérouler. »(2)

Les premières manifestations en Syrie ont éclaté le 15 mars 2011 dans la ville de Daraa, au sud du pays à proximité de la frontière israélienne. L’engagement – contesté – de tireurs au sein des manifestants pour éliminer des agents des forces de police et ainsi provoquer une escalade de la répression qui devait stimuler une insurrection populaire, semble avoir été la stratégie utilisée. Cette stratégie asymétrique a d’autant mieux fonctionné envers l’Occident que la seule source d’information disponible sur l’insurrection a été l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme (OSDH). Basé dans un appartement de deux-pièces à Londres, l’OSDH est en fait géré par un seul individu, Rami Abder Rahman, ancien opposant sunnite du régime syrien, qui tient une boutique de vêtements.(3) L’absence totale d’analyse et de capacité de recoupements n’a absolument pas dérangé les médias et services de renseignement des pays occidentaux, qui ont pu ainsi mettre des chiffres sur la répression du gouvernement de Bachir al-Assad, qui satisfaisaient la perspective occidentale alignée sur la position israélienne.

C’est ainsi que bien qu’elle ait été identifiée dès le tout début de l’insurrection, sa dimension islamiste radicale a été occultée au profit d’une lecture plus occidentale qui identifiait l’insurrection comme démocratique et populaire. La vision occidentale, qui tend à étalonner le degré de radicalisation sur « Al-Qaïda » et à considérer tout ce qui ne s’y rapporte pas comme légitime, a conduit les pays occidentaux, notamment les Etats-Unis, la France, la Grande-Bretagne et la Turquie, a apporter un soutien matériel et militaire à l’insurrection.

Les revendications initiales en faveur d’une démocratisation du régime sont rapidement tombées pour se concentrer – dès le 7 avril 2011 – sur le renversement du gouvernement de Bachir al-Assad. En juillet 2011, la création de l’Armée Syrienne Libre (ASL) par d’ex-officiers de l’Armée Syrienne a été un pas décisif vers la militarisation et l’escalade du conflit. Soutenue politiquement et militairement par l’Occident, l’ASL – qui se déclarait initialement au-dessus des querelles communautaires et en faveur d’un changement de régime – a progressivement glissé vers la radicalisation islamiste. Cette évolution peut être clairement mesurée aux modifications apportées aux logos des différentes phalanges qui la composent, et qui présentent les mêmes attributs que les logos des mouvements islamistes radicaux (salafistes en particulier).

L’Occident n’a pas su suivre et comprendre l’évolution du conflit. La nature très dynamique des relations entre les groupes armés est parfois déroutante. Ainsi, le Front al-Nosrah – souvent décrit comme l’émanation syrienne d’ « Al-Qaïda » – est en lutte contre des mouvements comme l’Etat Islamique de l’Irak et du Levant (EIIL) eux-aussi réputés affiliés à « Al-Qaïda ». Les Etats-Unis ont livré aux groupes rebelles sunnites des missiles antichars BQM-71 TOW-2 et d’autres armes légères. L’attaque du 11 septembre 2012 contre le « consulat » américain de Benghazi (en fait, couverture pour l’antenne de la CIA en Libye) avait pour objet les missiles antiaériens SA-7 stockés dans cette annexe, que l’ambassadeur américain Stevens (mort dans l’attentat) avait convenu de faire transporter en Syrie par Abdelhakim Belhadj, chef du Conseil Militaire de Tripoli et ancien chef du ► Groupe Islamique Combattant en Libye (Al-Jama’a al-Islamiyyah al-Muqatilah fi-Libya).

La Syrie est le berceau des plus anciennes formes de chrétienté. Les massacres des mouvements syriaques, chiites, chrétiens, alaouites, kurdes, assyriens,  ismaéliens et autres en Syrie par les groupes radicaux sunnites ont suivi le même schéma qu’en Irak dès 2004. Dénoncés déjà lors de la guerre américaine en Irak par Amnesty International, ces massacres n’ont suscité aucune réaction des pays occidentaux avant août 2014.

Progressivement, le conflit Syrien est devenu le théâtre du Djihad contre l’Occident, non seulement – comme dans les conflits d’Irak et d’Afghanistan – les combattants étrangers affluent, mais les groupes armés actifs dans la région – notamment en Irak – ont saisi l’occasion pour franchir la frontière et ainsi créer l’embryon d’un « Califat ». L’ ► Etat Islamique d’Irak (EEI) a été rebaptisé  ► Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL), puis, en juin 2014, ► Etat Islamique (EI).

L’usage d’armes chimiques

Les diverses attaques à l’arme chimique contre les populations civiles et rapportées dans la presse et attribuées au gouvernement ont suscité un émoi considérable en Occident.

Le 20 août 2012, dans une entrevue avec des journalistes, le président américain Obama devait déclarer :

« Nous avons été très clair envers le régime Assad, ainsi qu’avec d’autres acteurs sur le terrain, qu’une ligne rouge est pour nous le fait [de] voir une quantité d’armes chimique être déployée ou utilisée. Cela changerait mon calcul. Cela modifierait mon équation. »(4)

 

Damas - Qui a tiré les armes chimiques le 21 août 2013 ?
Le 20 août 2012, le président Obama indiquait que l’usage d’armes chimiques par le “régime Assad (…) mais aussi par d’autres acteurs sur le terrain” constituerait une “ligne rouge”. Un an plus tard, le 21 août 2013, l’engagement d’armes chimiques à l’Est de Damas déclenche une réaction du président français François Hollande, qui se déclare favorable à mener des frappes contre le gouvernement syrien. Le 2 septembre, afin de convaincre la population française, une note confidentielle des services de renseignement français est déclassifiée, “prouvant” l’engagement par la Syrie d’armes chimiques. En fait, la note ne contient strictement aucune preuve, mais des allégations basées sur les capacités syriennes. Parmi les nombreuses carences de cette note, la plus importante est un calcul des trajectoires basé sur des roquettes d’artillerie de 122 mm conventionnelles avec une portée maximale de 20 km (couvrant toute la zone de la carte ci-dessus). Or, le Massachussetts Institute of Technology (MIT) de Boston a pu établir que les roquettes chimiques utilisées, plus lourdes, ont une balistique totalement différente et ne peuvent avoir été tirées – apparemment – que des zones occupées par les rebelles. (Les positions des parties sont celles mentionnées par le Département d’Etat américain lors de la conférence de presse du Secrétaire d’Etat John Kerry). [Dessin J. Baud]

Les événements de la nuit du 20 au 21 août 2013 à Al-Ghouta, où des armes chimiques auraient été utilisées contre la population civile syrienne causant quelque 1500 morts ont causé un émoi considérable dans l’opinion mondiale. Les présidents Obama et Hollande sont alors prêts à intervenir militairement par des frappes aériennes contre le gouvernement syrien. En France, le 2 septembre, une note de renseignement est déclassifiée et rendue publique afin d’appuyer la position du gouvernement. Proposant une analyse très sommaire et contradictoire par rapport aux informations ouvertes disponibles à ce moment, cette note concluait :

 « Il est clair, à l’étude des points d’application de l’attaque, que nul autre que le régime ne pouvait s’en prendre ainsi à des positions stratégiques pour l’opposition.

Nous estimons enfin que l’opposition syrienne n’a pas les capacités de conduire une opération d’une telle ampleur avec des agents chimiques. Aucun groupe appartenant à l’insurrection syrienne ne détient, à ce stade, la capacité de stocker et d’utiliser ces agents, a fortiori dans une proportion similaire à celle employée dans la nuit du 21 août 2013 à Damas. Ces groupes n’ont ni l’expérience ni le savoir-faire pour les mettre en œuvre, en particulier par des vecteurs tels que ceux utilisés lors de l’attaque du 21 août. »(5)

La note de renseignement s’appuie exclusivement sur les capacités estimées de la Syrie et ne comporte aucune analyse stratégique (intérêt de la Syrie, cohérence d’une telle attaque le jour de la visite annoncée d’experts des Nations Unies, etc.), et ne mentionne aucun indice qui aurait pu ressortir du trafic radio, de déploiement d’unités militaires particulières dans le secteur (unités chimiques), ou de mesures de protection qui auraient pu être prises par les unités militaires syriennes engagées dans les combats. De plus l’analyse se base sur la portée nominale de roquettes d’artillerie conventionnelles et ne tient pas compte des différences considérables des propriétés balistiques entre les roquettes conventionnelles et chimiques. Des analyses techniques menées par la suite ont confirmé que les armes chimiques avaient été engagées par les rebelles et non le gouvernement.(6)

Pourtant, en mai 2013, il était déjà établi que les groupes rebelles syriens étaient en possession d’armes chimiques. Des informations concordantes, indiquaient que les rebelles avaient utilisé des armes chimiques. Le rapport établi par les Nations Unies en septembre 2013 reste prudent sur les auteurs de l’attaque, mais tend à écarter l’hypothèse d’une action gouvernementale.

 

External links :

(1)DEBKAfile (23.07.2005)
(2)Associated Press, Jerusalem,  19.03.2014
(3)”A Very Busy Man Behind the Syrian Civil War’s Casualty Count”, New York Times, 09.04.2013, (consulté le 26.06.2014)
(4)Glenn Kessler, “President Obama and the ‘red line’ on Syria’s chemical weapons”, The Washington Post, 06.09.2013
(5)Synthèse nationale de renseignement déclassifié – Programme chimique syrien – Cas d’emplois passés d’agents chimiques par le régime – Attaque chimique conduite par le régime le 21 août 2013, Direction Générale de la Sécurité Extérieure, France, août 2013
(6)Matthew Schofield, “New analysis of rocket used in Syria chemical attack undercuts U.S. claims”, McClatchy Foreign Staff, Washington DC, 15.01.2014